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large et profond, ses bords escarpés et difficiles, et les retranchemens formés sur la rive opposée étaient garnis d’une nombreuse armée de cuirassiers difficiles à ébranler, d’habiles archers et de puissans éléphans, qui, selon l’extravagante hyperbole de Libanius, auraient foulé aux pieds une légion de Romains aussi facilement qu’un champ de blé[1]. Il n’y avait aucun moyen de construire un pont devant de tels ennemis ; et l’intrépide Julien, qui saisit sur-le-champ le seul expédient praticable, cacha son dessein aux Barbares, à ses troupes, à ses généraux eux-mêmes, jusqu’à l’instant de l’exécution. On déchargea peu à peu quatre-vingts navires, sous prétexte d’examiner l’état des magasins, et un corps d’élite qui paraissait destiné à une expédition secrète, eut ordre de prendre les armes au premier signal. L’empereur dissimulait son inquiétude sous l’apparence de la confiance et de la joie. Pour distraire et insulter les nations ennemies, il ordonna des jeux militaires sous les murs de Coche. Cette journée fut consacrée au plaisir ; mais dès que l’heure du repas du soir fut écoulée, il manda les généraux dans sa tente, et il leur déclara qu’il voulait passer le Tigre durant la nuit. Étonnés, ils gardèrent tous d’abord un respectueux silence ; mais le vénérable Salluste, profitant des droits de son âge et de

  1. Και μεγεθεσιν ελεφαντων, οις ισον εργον δια οταχυων ελθειν, και φαλαγγος. Rien n’est beau que le vrai. Cette maxime devrait être gravée sur le bureau de tous les rhéteurs.