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à ces êtres chimériques, et l’enchantement qu’ils nous causent fait pour quelques momens consentir notre imagination à celles de ces fables qui répugnent le plus à notre raison et à notre expérience. Au siècle de Julien, tout concourait à prolonger et à fortifier l’illusion ; les magnifiques temples de la Grèce et de l’Asie, les chefs-d’œuvre des peintres et des statuaires, qui avaient rendu sur la toile ou sur le marbre les divines conceptions du poète, la pompe des fêtes et des sacrifices, les artifices des devins, souvent couronnés par le succès ; les traditions populaires des oracles et des prodiges, et l’habitude des peuples, qui remontait à une antiquité de deux mille ans. Les prétentions modérées des polythéistes excusaient à quelques égards la faiblesse de leur système[1] ; et la dévotion des païens n’était pas incompatible avec le scepticisme le plus licencieux. Au lieu de former un système régulier et indivisible, qui subjuguât toutes les facultés de l’esprit, la mythologie des Grecs était composée d’une foule d’idées peu dépendantes les unes des autres et flexibles en différens sens, et l’adorateur des dieux fixait lui-même le degré et la mesure de sa foi. Le symbole qu’adopta Julien lui laissait beaucoup de liberté ; et, par une étrange contradiction, il dédaignait le joug salutaire de

  1. Un philosophe moderne a comparé avec esprit les effets du théisme et ceux du polythéisme ; relativement au doute ou à la conviction qu’ils produisent dans l’esprit humain. Voy. Hume, Essays, vol. II, p. 444-457, in-8o, édit. 1777.