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Le théâtre représente la terrasse d’un jardin que plusieurs ouvriers décorent de draperies et de guirlandes, de lampions de couleurs.



Scène PREMIÈRE.

DUVERNEY, LEBEL, déguisé en veste d’ouvrier, RENARD, Ouvriers.


DUVERNEY, aux ouvriers. Allons, mes amis, dépêchez-vous ; songez que si tout est prêt dans une heure, il y a dix louis pour boire.

RENARD. Dix louis pour boire, vous entendez, mes enfants.

TOUS LES OUVRIERS. Vive monsieur Duverney ! vive monsieur Duverney !

DUVERNEY. Quel honneur !… en vérité, j’en perds la tête. Pourvu que rien ne vienne détourner le roi de ce projet… (À des serviteurs portant des tableaux.) Portez ces tableaux dans la petite galerie. Ce sont ceux de Lebrun, n’est-ce pas ? faites qu’ils soient bien éclairés. (À part.) À un simple particulier, un financier, accorder une telle faveur… le comte de Maurepas en crèvera de dépit. (Au tapissier.) Mais cela n’avance pas ; pressez-les donc davantage, mon cher. (Apercevant Lebel, qui écoute du haut de son échelle.) Tenez, voilà un de vos ouvriers qui regarde et ne fait rien.

RENARD, à Lebel. Veux-tu bien travailler, paresseux ! (Lebel se met à clouer à tort et à travers.) Pardon, monsieur, c’est un apprenti ; je vais l’aider.

Renard monte sur l’échelle, pour gronder Lebel.





Scène II.


LES MÊMES, Mlle HÉBERT, tenant un livre et un sac à ouvrage.

Mlle HÉBERT. Ah ! mon Dieu ! que de préparatifs !… ce sera donc une fête magnifique ? Quel dommage de ne pas voir tout cela ?

DUVERNEY. Eh ! pourquoi donc, ma chère demoiselle Hébert, ne verriez-vous pas les illuminations, le spectacle, le bal, dans les jardins ? J’ai ordonné qu’on laissât les grilles du parc ouvertes à tout le monde, et je recommanderai de plus, à mon intendant de faire bien placer la femme de chambre de la marquise de la Tournelle.

Mlle HÉBERT. Monsieur a trop de bonté ; mais je n’en saurais profiter, puisque madame va partir dans une heure.

LEBEL, à part, du haut de son échelle. Qu’entends-je ! elle partirait !…

DUVERNEY, surpris. Madame de la Tournelle nous quitter en ce moment… Ah ! c’est impossible !…

Mlle HÉBERT. J’étais bien sûre que monsieur en serait fâché.

DUVERNEY. Dites donc désespéré. C’est pour elle que je donne cette fête, pour elle seule ; et ce serait me jouer un tour abominable que de n’y pas assister. Pourquoi nous fuir ? n’est-elle pas ici l’objet de tous nos soins ? l’idole de la maison ? J’y ai réuni les parents, les amis qu’elle préfère. Mademoiselle de Nesle, sa jeune sœur, la marquise de Mirepoix, toutes s’empressent à lui rendre ce séjour agréable, et la voilà qui veut nous quitter !

Mlle HÉBERT. C’est que depuis la mort de sa sœur, la comtesse de Vintimille, vous savez que madame fuit le monde ; vous savez qu’elle est venue ici pour se soustraire au bruit de la cour ; mais la cour vient ici, et madame veut s’en éloigner.

DUVERNEY. Il faut l’en empêcher, mademoiselle Hébert ; je sais toute la confiance qu’elle a en vous, qui l’avez élevée, qui lui êtes si attachée. Eh bien, dites-lui que ce serait me perdre… non, me désoler, que de quitter aujourd’hui le château de Plaisance, lorsque le roi me fait l’honneur de s’y arrêter avant de retourner à Versailles. J’irais la trouver et la conjurer moi-même de ne pas me faire ce chagrin, si je n’étais obligé de me rendre au-devant de sa majesté.

Mlle HÉBERT. Eh bien, soit : madame la marquise va venir faire la lecture dans ce pavillon ; je vais l’attendre, et je vous promets de lui répéter fidèlement tout ce que vous m’avez dit.

DUVERNEY. Si cela ne suffit pas, priez, suppliez, inventez quelque obstacle.

LEBEL, à part. J’en trouverai bien, moi.

DUVERNEY. Et comptez sur ma reconnaissance.





Scène III.

Mlle HÉBERT, LEBEL.


Mlle HÉBERT, sans voir Lebel. Ah ! mon Dieu ! que d’instances !… Certes, madame les mérite bien ; mais pour se désoler à ce