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« Oui, c’est très-joli… »

Mme Laloine s’en aperçut et lui dit d’un ton alarmé :

« Est-ce que tu souffres ?

— Un peu, dit Lise en appuyant la main sur son cœur.

— Ah ! s’écria Sterny… on étouffe ici…

— Un verre d’eau sucrée et un peu de fleur d’oranger, s’il vous plaît, dit Mme Laloine avec inquiétude. Pardon, monsieur le marquis. »

Léonce ne sonna point, il ouvrit une porte, entra lui-même dans sa chambre, prit sur sa commode un petit plateau où se trouvait ce qu’on appelle un verre d’eau sucrée, et l’apporta lui-même dans le salon.

« Oh ! pardon… pardon, lui dit Mme Laloine, cette enfant est un véritable embarras. »

Mme Laloine arrangea le verre d’eau et Lise le prit ; sa main tremblait. Elle le but, mais avant de le poser sur la table elle regarda deux lettres incrustées dans ce verre à la façon des verres de Bohême ; ces lettres se retrouvaient sur toutes les pièces de cristal de ce plateau. C’était un A et un C. Il n’appartenait donc pas à Léonce. Il vit cette attention, et prenant le verre des mains de Lise, il lui dit d’un air triste et avec un accent dont l’émotion la fit tressaillir :

« C’est le chiffre de ma mère, mademoiselle. »

Elle leva les yeux sur lui ; il était attendri sans doute par ce souvenir, car il posa le verre sur le plateau et se dit tout bas :

« C’est étrange.

— Quoi donc ? lui dit Mme Laloine.

— Tenez, leur dit-il, pardonnez-moi cette émotion. Il y a quatre ans, étant à Nuremberg, je fis faire ce verre pour ma mère ; j’arrivai en France le cœur joyeux, car je savais que cette bien pauvre attention lui ferait plaisir. Elle était morte la veille de mon arrivée, frappée comme par la foudre. Je gardai ce verre comme un souvenir d’elle… personne ne s’en était servi jusqu’à ce jour. Je ne puis vous dire, mais cela m’a rappelé un si triste moment !… »

Mme Laloine se taisait, mais Lise regardait Sterny avec un doux saisissement de joie.

« Madame votre mère est morte bien jeune, lui dit Mme Laloine.

— Trop jeune pour moi, madame ; elle était si noble, si bonne, si belle ! Je veux vous montrer son portrait, il est là, dans ma chambre. Venez, madame, venez, vous aussi, mademoiselle, je vous en prie. Je veux que vous connaissiez ma mère. »