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— Aussi n’est-ce pas pour moi, c’est pour mon onde, le général R…, qui aime beaucoup la campagne, mais qui, ayant affaire tous les jours au ministère de la guerre, désire acheter quelque chose à Saint-Germain, de manière à pouvoir arriver le matin et partir le soir. »

M. Laloine n’en demanda pas davantage ; quant à Lise, elle jeta un regard à la dérobée sur Léonce, qui mentait assez adroitement pour tromper un père, mais trop gauchement pour ne pas être deviné par une jeune fille. Une petite circonstance vint presque aussitôt confirmer Lise dans le soupçon qu’elle avait éprouvé ; Léonce avait fait entrer M. et Mme Laloine ainsi que Lise dans son salon, et, oubliant qu’une simple portière le séparait d’elle, il avait dit tout bas à son valet de chambre, avant de la suivre :

« Va dans un cabinet de lecture, et tâche de me procurer toutes les Petites Affiches que tu trouveras. »

Lise l’entendit, et lorsque Sterny rentra, elle le regarda d’un air si moqueur, qu’il vit qu’il avait été deviné. Mais il n’y avait pas de colère dans ce regard, et c’était presque une approbation de sa ruse.

Lise était entrée avec une curiosité d’enfant dans l’appartement de Sterny ; mais, dès qu’elle y fut, ce sentiment devint plus sérieux et presque timide ; il lui sembla être dans un endroit dangereux. Sous ces tentures magnifiques, parmi ces trophées d’armes damasquinées, près de ces étagères couvertes d’objets d’or et d’un goût exquis, dans cette demeure où il n’y avait rien qui fût à l’usage d’une femme, elle se sentit mal à l’aise comme si elle eût été seule dans un cercle d’hommes ; il lui sembla qu’on y respirait un air moins chaste que celui de sa blanche chambre, que celui qui venait à travers les fleurs de sa fenêtre.

Quant à M. et Mme Laloine, ils étaient tout curiosité pour les belles choses étalées autour d’eux. Mme Laloine surtout examinait les étagères avec une foule d’étonnements, mais elle n’osait toucher à aucun des charmants objets qui les ornaient, et à chaque instant elle appelait Lise pour les admirer avec elle. Lise obéissait, mais elle regardait à peine ; un singulier sentiment d’effroi s’était emparé d’elle, et elle répondait seulement d’une voix altérée :

« Oui, oui, cela est très-beau… »

Au moment où Mme Laloine montrait à Lise, non comme précieux, mais au moins comme singularité, une petite pantoufle placée parmi ces objets d’art et de bronze, Lise fronça le sourcil et répondit d’une voix encore plus altérée :