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et pour cela, il ne s’occupa point d’elle. Mais il devint d’une attention extrême pour le gros monsieur qui était placé de l’autre côté de la jeune fille, et qui n’était rien moins que l’honorable mercier qui l’avait interpellé le matin sur la question des sucres.

Sterny reprit intrépidement la discussion, qui était forcée de passer devant ou derrière la jeune fille, mais de façon qu’elle n’en perdît pas un mot. Il y avait de quoi ennuyer un député lui-même. À la fin, Lise ne put s’empêcher de laisser voir toute son impatience par de petits tressaillements très-significatifs. Mais Sterny fut impitoyable ; il continua en s’échauffant si bien, et en échauffant si fort son interlocuteur sur le rendement et l’exercice, que M. Laloine, qui les vit parler avec cette chaleur, s’écria :

« De quoi parlez-vous donc, messieurs ?

— De canne et de betterave, repartit Lise d’un air piqué.

— Ah ! » fit M. Laloine ; et satisfait d’une conversation si vertueuse, il pensa à autre chose.

Mais le moment était mal pris ; car tout aussitôt Sterny, espérant que c’était le moment d’engager l’attaque, s’adressa à son interlocuteur, et lui dit :

« En vérité, monsieur, je crains que nous n’ayons beaucoup ennuyé mademoiselle ; nous reprendrons notre discussion plus tard.

— Très-volontiers, » fit le mercier qui s’aperçut qu’il avait laissé passer presque tout le premier service sans y toucher, et qui voulut réparer le temps perdu.

Cependant Lise ne fit aucune observation, et le gros mercier reprit entre deux bouchées :

« N’est-ce pas, mademoiselle Lise, que votre mère a raison, que les hommes ne sont plus galants ? Ainsi nous voilà deux cavaliers à côté d’une jolie femme, et nous ne trouvons rien de mieux que de parler de mélasse, au lieu de lui dire de jolies choses. Mais moi, je suis excusable… un papa… j’ai oublié, au lieu que monsieur, qui est un jeune homme, doit en avoir beaucoup à débiter. »

Trouve donc de jolies choses, animal, pensa Léonce, qui, ne sachant que dire, et voyant la petite moue de dédain de la jeune fille, finit par lui offrir à boire.

Elle accepta et le remercia, et la conversation n’alla pas plus loin.

« Allons, se dit le lion, je deviens bête comme un pavé. Je parierais que M. Tirlot s’en tirerait mieux que moi. »