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sont absents ? il tourne autour de la table en lisant chaque carte pour savoir où il sera placé ; et lorsqu’il voit qu’on l’a mis entre Mme Laloine et une dame inconnue, il change la place de son nom pour voler celle de M. Tirlot et se trouver à côté de Lise.

Regardez-le bien, tremblant de peur d’être surpris au milieu de sa substitution comme un enfant qui met le doigt dans un plat de crème pour voir si elle sera bonne ; voyez-le, se retournant tout à coup vers le mur lorsque entre un garçon, et paraissant très-occupé à admirer une vieille gravure d’Énée emportant son père Anchise ; puis, lorsque le garçon est sorti, achevant son habile manœuvre qu’il eût trouvée de la dernière sottise s’il l’avait lue le matin dans un feuilleton.

Cependant il a réussi, et le voilà tout inquiet du succès de sa ruse.

M. Laloine entre et veut inspecter une dernière fois la distribution des cartes, et aussitôt Léonce s’approche et lui parle plumes d’autruche et marabout ; Prosper paraît et veut s’assurer que tout est en règle, et Léonce l’interpelle et s’échappe jusqu’à lui faire de mauvaises plaisanteries sur le trop de fatigues qu’il se donne en un pareil jour.

Il cause, il parle, il rit ! Il demande du tabac à M. Laloine, qui le trouve charmant ; il se moque avec lui de l’air affairé de Prosper, il l’envoie donner la main aux dames qui descendent de la voiture qui vient de s’arrêter à la porte ; Prosper y court, c’est un monsieur et une dame qui demandent un cabinet particulier. Prosper revient, et Sterny lui fait une tirade de morale sur les cabinets particuliers.

À qui en a-t-il ? que veut-il ? Je vous le disais bien qu’en amour rien n’est vraisemblable ; car voilà notre lion qui se donne beaucoup de peine pour quelque chose, eh ! pourquoi, mon Dieu ! pour s’asseoir à côté d’une petite fille.

Comme le succès absout les plus mauvaises actions, et presque le ridicule, Léonce a donc eu raison, car il a réussi.

Tout le monde arrive ; on se salue, on se parle, il faut faire servir ; c’est l’affaire de Gobillou, tandis que M. Laloine est obligé de rester au salon pour accueillir les invités. Mais Lise doit être curieuse ; elle voudra sans doute savoir où elle sera assise, et elle s’en étonnera. Voilà donc le lion qui se place entre la porte qui ouvre du salon dans la salle à manger, bien assuré que Lise n’osera pas passer devant lui ; car au moment où elle est arrivée avec sa mère et sa sœur, Mme Laloine a dit très-gracieusement à Sterny :

« Eh quoi ! déjà arrivé, monsieur le marquis ? »