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qu’il ne réussirait pas, qu’il se crut permis de tenter de réussir sans trop de scrupule.

Bientôt après on le laissa ; et comme six heures sonnaient, Sterny entrait au Cadran-Bleu.

VII

L’amour est une belle passion pour les conteurs comme nous ; il a cet avantage excellent, qu’on peut le faire aller de l’allure qu’on veut, sans que personne ait à vous demander compte de la vraisemblance de ses actions.

C’est en amour surtout que le plus invraisemblable est le plus vrai : passions soudaines et irrésistibles qui éclatent dans le cœur, à l’aspect d’un être inconnu, comme la lumière à qui Dieu ordonna d’être et qui fut ; passions lentes et fortes qui pénètrent dans l’âme par une progression imperceptible, comme la chaleur dans le métal, sans qu’il y ait une différence sensible entre la minute qui précède et la minute qui suit, jusqu’à ce que tous deux soient devenus brûlants, de glacés qu’ils étaient ; et celles qui vont par sauts et par bonds, s’élançant follement en avant, puis reculant avec timidité ; et celles qui louvoient obscurément, et celles qui marchent à genoux, et celles qui s’imposent, toutes vraies dans leurs plus grands écarts, dans leurs contradictions les plus manifestes.

Tout cela, entendez-vous bien, sans tenir compte des caractères, pliant les plus rudes, redressant les plus faibles, tyrannisant les plus impérieux…

Or, voilà pourquoi Léonce était retourné au Cadran-Bleu.

Lorsqu’il entra, personne n’était arrivé que le nouveau marié et M. Laloine qui venaient activer les apprêts du festin. Prosper voulut d’abord laisser Sterny dans la compagnie de M. Laloine ; mais Léonce les pria si instamment l’un et l’autre de ne pas s’occuper de lui, qu’ils allèrent à leurs affaires. Il demeura donc seul dans le salon attenant à la grande salle du festin, tandis que le beau-père et le gendre allaient donner un coup d’œil à la salle de bal. Mais en vérité, nous dira-t-on, est-ce bien Léonce de Sterny dont vous nous parlez, un lion qui sait tout l’avantage d’une entrée attardée, qui arrive avant l’heure de se mettre à table, comme un courtaud de boutique ou un homme de lettres invité chez un grand seigneur ? Vraiment oui, c’est Léonce de Sterny, un des plus furieux de sa bande ; et savez-vous ce qu’il fait pendant que les hôtes