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Cela dit, elle se mit à examiner ce splendide carrosse tout doublé de satin, tout orné de glands de soie et dont le balancement était si sourd et si doux » Elle s’assit d’un côté et de l’autre pour sentir la molle flexibilité des coussins, leva à moitié une glace pour en admirer l’épaisseur, et se mit à sourire d’aise de se trouver là.

Alors elle se rappela qu’ainsi devaient être faites les belles voitures de ces grandes dames qu’elle voyait courir dans les Champs-Élysées ; et sans penser qu’elle pouvait en occuper une aussi bien que la plus noble d’entre elles, elle se laissa aller à imiter le nonchalant abandon avec lequel elles s’accotent dans un coin de leur équipage.

La folle enfant s’y ploya comme elles, à demi couchée ; pressant de sa fraîche joue et de ses blanches épaules cette soie dont la souplesse la caressait si doucement, se prêtant avec un mol affaissement aux mouvements de la voiture, clignant des yeux pour regarder d’en haut ces pauvres gens à pied qui tournaient la tête pour la voir. Puis, comme apercevant au loin quelqu’un de sa connaissance, se mordant doucement la lèvre inférieure à travers un fin sourire, et balançant imperceptiblement la tête pour adresser un salut intime au beau cavalier qui passe ; et, dans cette petite fantasmagorie improvisée, il se trouva que le beau cavalier fut Léonce Sterny.

En effet, quel autre que le beau lion Lise pouvait-elle faire passer sur un beau cheval anglais, courant avec grâce à côté d’elle ? ce n’était certainement pas M. Tirlot, qu’elle avait vu tomber d’âne dans une partie de Montmorency. Ce fut donc Sterny à qui elle adressa son plus doux sourire, son plus doux regard comme il passait devant elle. Mais comprenez quelle dut être sa stupéfaction quand elle aperçut véritablement le visage de Léonce, mais immobile, mais à pied, et lui offrant la main pour descendre de voiture. Elle tressaillit d’abord de se voir ainsi surprise dans ce nonchalant abandon, comme un enfant qui a pris une place qui ne lui appartenait pas ; et puis, quand Léonce lui dit, en l’aidant à descendre :

« Qui donc saluiez-vous ainsi d’un si doux regard et d’un si doux sourire ? »

Elle eût voulu se cacher bien loin, honteuse et toute troublée. Aussi ce fut tristement et lentement qu’elle entra dans l’église, et Léonce put remarquer qu’elle prit peu de part à la cérémonie qui eut lieu. Lise ne regarda pas du coin de l’œil la figure de la mariée, ni la tenue embarrassée de l’époux ; elle ne suivit pas curieusement l’anneau pour savoir