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une des choses que le lion méprise le plus. Mais cet amour n’est pas de l’amour, car ce n’est pas pour eux que ces messieurs ont ces trois passions, auxquelles ils joignent, quand ils le peuvent, celle des chevaux.

La véritable passion est, de sa nature, personnelle, cachée, discrète ; la leur, au contraire, est toute d’apparat et de luxe. Ils possèdent leur maîtresse au même titre que leur voiture, pour en éclabousser les passants, et ils dînent aux fenêtres du café de Paris parce que c’est l’endroit le plus apparent de la capitale ; en effet, ils n’ont pas la prétention de boire, mais de vider un grand nombre de bouteilles, ce qui est bien différent.

Les lions sont donc en général fort ignorants de l’amour, de ses folies les plus passionnées, de ses bonheurs les plus délicats, de ses espérances insensées, de ses craintes frivoles, et surtout de toutes ses charmantes niaiseries. En revanche, ils ont le droit acquis (acquis est bien dit) de tutoyer la majorité des chœurs dansants ou chantants de l’Opéra.

Du reste, ils ont cela de commun avec la jeune noblesse d’il y a soixante ans, qu’ils ont un pied dans la meilleure compagnie de Paris et un pied dans la plus mauvaise ; mais ils en diffèrent en ce que les grandes dames d’aujourd’hui ne les disputent plus comme autrefois aux filles entretenues, et les abandonnent aux intrigues des coulisses. Aussi, lorsqu’il s’est rencontré par hasard dans le théâtre même quelque femme qui a eu besoin d’être aimée pour se perdre, s’est-elle donnée à un pauvre garçon amoureux qu’ils avaient flétri d’avance de l’épithète de bourgeois.

Ceci dit, nous pouvons commencer notre histoire.


I

C’était il y a quelques jours, à l’heure de midi ; un lion de la plus belle encolure descendit de sa voiture et entra au café de Paris. Son entrée excita un très-vif étonnement pour deux raisons majeures : la première, c’est qu’il était habillé ; la seconde, c’est qu’il demanda son déjeuner comme un homme qui est pressé et qui a quelque chose à faire.

Un de ses amis le regarda attentivement de l’œil sur lequel il ne mit pas son lorgnon, et lui dit :

« Où diable allez-vous comme ça, Sterny ?