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— Laissez-nous, Caroline, » dit Mme Rondin.

Et lorsque la jeune personne fut sortie :

« Maintenant, monsieur, parlez… Quel est le sujet de votre étonnement ?

— Ce que vous avez là, madame, sur votre poitrine.

— Ce médaillon ?

— Oui, ce portrait, qui est bien celui de mon ami Robert, n’est-ce pas ? Jules-Edmond-Florestan Robert, surnommé le Diable. »

C’était en effet le portrait tant cherché. M. Palémon avait devant lui Armide, la dixième des légataires inscrites sur ses tablettes. — Lorsque Mme Rondin se fut remise de son trouble, elle raconta comment après de nombreuses aventures elle avait fait une fin honnête en épousant M. Rondin. « Mon mari ne sait rien de ma vie passée, et je compte sur votre discrétion, » dit la veuve du diable en achevant son récit.

Une heure après cette scène, M. Palémon dînait avec monsieur, madame et mademoiselle Rondin.

« C’est un ancien ami de mes frères, avait dît la femme du rentier, et Caroline a été témoin de son émotion lorsqu’il vu ce médaillon et reconnu les traits de mon pauvre Charles, mort si jeune !

— Vous en verrez bien d’autres, reprit en riant le bon M. Rondin ; ma femme a la manie des portraits ; elle possède trois oncles, quatre frères et cinq cousins en bracelets et broches, et sur tabatières. »

M. Palémon n’était pas à la conversation ; il ne pouvait se lasser de contempler les grâces naïves et les attraits ravissants de la jeune fille placée en face de lui. Mlle Caroline était aussi modeste que jolie ; elle sortait de pension ; elle avait reçu une éducation excellente. Après le dîner, elle se mit au piano ; elle chanta avec un goût exquis et d’une voix adorablement perlée. Le vieux garçon était dans l’extase, et lorsqu’il prit congé de la famille Rondin, à onze heures du soir, il promit de revenir le lendemain.

Cependant l’impression produite sur son cœur ne l’empêcha pas de faire quelques réflexions philosophiques, éveillées en lui par l’événement de la journée.

« Voilà donc, se disait-il, ce que deviennent les veuves du diable ! On en trouve une, par hasard, qui finit bourgeoisement dans un honnête mariage ; les autres sont loueuses de chaises, ouvreuses de loges, teneuses de brelans, entremetteuses, sorcières, bas-bleus éraillés, mouches de la police… à moins que tombées dans le crime elles meurent en prison, ou