Page:Gavarni - Grandville - Le Diable à Paris, tome 4.djvu/48

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


amère. Au début, les amants nous poursuivent ; plus tard, on les attend ; puis enfin il faut les aller chercher et les arrêter au passage. Telle est son histoire à cette pauvre Colombe : quand l’abandon et la misère l’ont accablée, elle a perdu la tête ; elle a voulu en finir tout de suite, et elle s’est détruite.

— Un suicide ! s’écria M. Palémon, frappé d’une terreur douloureuse.

— Oui, monsieur, avec quatre sous de charbon, ses derniers quatre sous, dont trois qu’elle m’avait empruntés sans me dire ce qu’elle voulait en faire, la malheureuse ! Il a fallu enfoncer sa porte en présence du commissaire. On l’a trouvée là, roide morte. Je la vois encore ! Pour brûler le charbon qui l’a tuée, elle s’était servie de ce réchaud, que j’ai conservé et sur lequel je fais mon café, tous les matins, en souvenir d’elle.

— Pauvre Colombe !… Personne ne l’a donc prise en pitié dans sa détresse ?

Et qui voulez-vous qui la secourût ? ses anciens amants peut-être ? Ah ! bien oui ! Les hommes, voyez-vous, sont tous des… mais vous en êtes un, je m’arrête. Les hommes, tant qu’ils sont amoureux, sont des niais stupides qui n’ont rien à eux, des oies que l’on peut plumer à discrétion ; mais dès qu’on ne leur inspire plus rien, ce sont des cancres, des cœurs de pierre ; ils oublient tout ce qu’on a fait pour eux, et ils nous laisseront mourir de faim sans nous donner une pièce de trente sous. Colombe s’est plus d’une fois adressée à quelques-uns de ses anciens, qui nageaient dans l’opulence et qui lui ont refusé une aumône. Moi, j’étais aussi pauvre qu’elle et je ne pouvais pas l’aider.

— Et sa sœur, que j’ai vue aussi belle et brillante, qu’est-elle devenue ?

— Flora ? ne m’en parlez pas ! elle a été encore plus malheureuse… Lorsque le temps lui eut enlevé ses moyens, elle se fit marchande à la toilette. Ce commerce plaît aux femmes qui ont pratiqué la galanterie : elles ne se séparent pas des vanités de ce monde ; elles continuent à vivre au milieu des intrigues et des dentelles, au milieu des rubans et des attraits, qui se fanent si vite. Mais tout n’est pas roses et profits dans ce métier ; on est en rapport avec une clientèle fallacieuse qui vous donne plus de belles paroles que d’argent comptant. Victime de plusieurs faillites, Flora, pour se rattraper, eut la mauvaise idée d’employer des moyens malhonnêtes. On lui avait confié un cachemire pour le vendre ; elle le vendit et garda l’argent. Ce n’était peut-être qu’un abus de confiance ; mais la police correctionnelle jugea que c’était un vol et condamna la pauvre femme à six mois de prison. Il n’y avait plus de commerce