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vous faire verser toutes les larmes de votre corps, si vous avez pour deux liards de sensibilité.

— Oui,., oui !… je rends hommage au mérite de votre œuvre… Mais le personnage dont je veux parler est celui que vous avez nommé Oscar Palémon.

— Ah ! ah !… un farceur ! un coureur !… un aimable vaurien… En usez-vous ? monsieur, ajouta la romancière en présentant à son interlocuteur une vaste tabatière de corne noire dans laquelle elle avait puisé une copieuse, prise de tabac.

— Volontiers, madame, je vous remercie ; mais revenons, s’il vous plaît, à cet Oscar Palémon.

— Le personnage vous a frappé, n’est-ce pas ? c’est qu’il est d’une vérité !… Je l’ai peint d’après nature. Oui, monsieur, cet homme a existé.

— Je crois bien ! et il existe encore.

— Vous le connaissez ?

— Beaucoup, car c’est moi.

— Allons donc ! vrai ? c’est là, vous, le petit Oscar ? Dieu du ciel ! quel déchet ! Comme ce scélérat de temps nous arrange !… Mais en y regardant bien, pourtant, on vous retrouve au milieu de tout ça. Et moi, vous ne me remettez pas ?… Dans le temps que je vous ai connu, on me nommait Athénaïs Babichard.

— Quoi ! Athénaïs, la reine de nos bals et de nos soupers, la fringante danseuse, l’égrillarde convive, qui avalait si lestement ses trois bouteilles de Champagne dans une seule séance !

— Elle est devant vos yeux !… Mais elles sont passées ces nuits de fête ! Maintenant j’ai adopté la tempérance et le pseudonyme ; je suis Mme Bougival, écrivant des romans de mœurs et des livres d’éducation pour les jeunes demoiselles. »

M. Palémon n’en revenait pas : — Athénaïs Babichard femme de lettres ! C’était bizarre en effet, mais nous en avons quelques-unes de la même espèce. Elles se font bas-bleus quand nul ne se soucie plus de voir la couleur de leurs jarretières.

« Mais, objecta M. Palémon, puisque vous avez daigné me conserver une place dans votre mémoire, à plus forte raison devez-vous avoir gardé le souvenir de Robert et son image.

— Robert ! reprit la femme de lettres ; où prenez-vous ce Robert ? »

Là, comme ailleurs, le souvenir s’était effacé et le portrait était perdu.