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M. Palémon remercia, puis il mit la conversation sur le chapitre de Robert. On ne se le rappela pas d’abord ; cependant, à force de moxas, la mémoire des deux dames finit par se réveiller ; mais ni l’une ni l’autre n’avaient conservé le précieux portrait.

Sur ces entrefaites, la porte du salon s’ouvrit ; un commissaire de police, revêtu de son écharpe, entra, suivi de son secrétaire et escorté de deux gardes municipaux, qui se placèrent en sentinelles pour couper la retraite à ceux qui auraient voulu s’esquiver. Les cartes et les enjeux furent saisis au nom de la loi, et chacun des assistants se vit contraint de décliner ses noms et qualités, que l’on inscrivit sur un procès-verbal détaillé. Cette scène ne se passa pas sans de vives réclamations : la baronne de Firbach était furieuse.

« Je sais d’où part le coup, dit-elle à M. Palémon consterné ; j’ai été dénoncée par une femme qui était ma rivale autrefois, qui est mon ennemie aujourd’hui, et qui est venue se loger dans cette maison pour mieux m’épier. On m’avait bien dit qu’elle était attachée à la police, et j’avais la faiblesse de ne pas le croire. Oh ! je la démasquerai maintenant, et tout le monde saura qu’Arthémise Muller est une espionne, une vile moucharde !

— Arthémise Muller !… Encore une de celles que je cherche, » dit M. Palémon.

Le procès-verbal terminé, les invités de la baronne eurent la permission de se retirer, avec la perspective de comparaître comme témoins dans une séance de la police correctionnelle.

Ému de la scène qui avait terminé une journée pleine de rencontres, M. Palémon ressentit une violente migraine, et, voulant rester chez lui, il envoya chercher au cabinet de lecture un roman nouveau.

C’était un in-octavo crasseux qui avait été feuilleté par des milliers de doigts ; — un de ces livres que les femmes du monde, délicates et distinguées, admettent chez elles après qu’il a passé par la mansarde, l’antichambre, la loge du portier, le corps de garde et diverses autres localités fâcheuses ; — car, à Paris, on n’achète pas les livres, on les loue ; toutes les classes de la société sont inscrites sur le registre du cabinet de lecture ; le même volume va de la grisette à la marquise, du laquais à la merveilleuse, et ainsi de suite. M. Palémon ouvrit le livre, et il se mit à lire le roman nouveau, qui, dès les premières pages, lui parut singulièrement fade et parfaitement filandreux. Après avoir bâillé plusieurs fois, il allait fermer le volume, lorsque tout à coup son nom