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infirmités nous mettent à la retraite. — Ce dénoûment nous arriva plus tôt que nous ne l’aurions souhaité. Robert possédait à soixante lieues de Paris le domaine de Margaillac, charmante habitation, avec de riants jardins, un beau parc et de pittoresques environs ; c’est là que nous nous retirâmes tous deux pour nous reposer de nos fatigues et terminer doucement notre carrière. Nous avions de bons livres, de bons vins, de bons souvenirs : n’est-ce pas là tout ce qui fait le bonheur au déclin de la vie ? Combien de douces heures se sont écoulées dans ces entretiens abondants qui nous ressuscitaient le passé ! Robert avait un préjugé : il se figurait que les femmes dont il s’était fait aimer jadis lui avaient élevé un autel dans leur cœur. Ce fut sous l’empire de cette idée flatteuse qu’il fit son testament, l’hiver dernier, lorsqu’il sentit l’atteinte mortelle de la maladie qui l’a enlevé. « Mon cher Oscar, me dit-il, c’est toi que je charge d’être l’exécuteur de mes volontés suprêmes. Je te lègue notre manoir de Margaillac. Sur le reste de mes biens, que je laisse à mes neveux, j’ai prélevé une somme de cent mille francs que je te charge de distribuer à mes veuves. » Il appelait ainsi les tendres objets de ses anciennes passions. — « Parmi les femmes charmantes qui ont embelli mes jours heureux, continua Robert, il en est dix qui occupent le premier rang. Voici leurs noms inscrits sur cet album : Athénaïs, Colombe, Antonia, Rosine, Suzanne, Flora, Olympe, Armide, Arthémise, Rosalba. Tu les as connues, et tu trouveras à la suite de leurs noms tous les détails que ma mémoire a pu recueillir. Je veux léguer à ces femmes d’élite un gage de ma reconnaissance, et les récompenser une dernière fois de l’amour qu’elles ont eu pour moi et du souvenir qu’elles m’auront conservé. À chacune d’elles j’ai donné jadis mon portrait ; le legs doit être partagé entre celles qui ont gardé cette image et qui pourront te la présenter. Si, par hasard, quelques-unes ont disparu de la scène du monde, ou bien si quelques oublieuses ne possèdent plus le portrait, leur part reviendra aux autres. C’est une tontine. Telle est, mon cher Oscar, la mission que je confie à ton dévouement éprouvé, je suis sûr que tu la rempliras en conscience ; mais, comme je ne veux pas abuser de ton zèle, je ne te demande que trois mois de recherches, après lesquels tu fermeras le concours. » Deux jours après m’avoir donné ces instructions, Robert est mort ; fidèle à la promesse que je lui avais faite, et muni des cent mille francs qu’il m’avait remis, je suis venu à Paris chercher ses légataires. Voici déjà trois semaines que je suis arrivé, et jusqu’à présent toutes mes démarches ont été infructueuses. Je ne me