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assis sous un marronnier du jardin des Tuileries par une belle matinée du printemps dernier. L’un d’eux adressait à son compagnon ces réflexions philosophiques et cette question assez embarrassante, qu’il répéta avec une remarquable opiniâtreté :

« Que deviennent-elles, je vous prie, ces souveraines détrônées par le temps, et où pourrais-je les retrouver ?

— Je n’en sais rien, répondit l’autre d’un air insouciant et calme ; je n’en sais absolument rien ; mais que vous importe, mon cher Palémon ?

— Il m’importe beaucoup, comme vous allez le voir, mon cher Benoît. Vous avez toujours été, vous, un homme grave, paisible, étranger aux passions, et je vous retrouve tel que je vous ai laissé il y a vingt ans. Moi, au contraire, j’ai eu une jeunesse très-active et toute remplie de charmantes aventures. Peu de temps après ma sortie du collège, l’héritage d’un oncle m’ayant rendu assez riche pour vivre selon mes goûts, je dis adieu à la province et je revins à Paris, où je retrouvai Robert, notre ancien camarade de Sainte-Barbe. Il y avait entre nous deux ce qui fait les amitiés vraies et solides : nous nous ressemblions par les sentiments et les goûts, nous différions par l’esprit et le caractère. Libres tous deux et pleins d’ardeur, nous avions la ferme résolution d’employer gaiement nos belles années et de profiter de nos avantages. Nous voilà donc lancés sur le champ de bataille parisien. Nos débuts furent signalés par de nombreux succès ; et comment n’aurions-nous pas réussi avec de la bonne volonté, des loisirs, de la fortune, de la jeunesse et de la figure ? car, je puis le dire maintenant, et vous vous le rappelez peut-être, nous étions l’un et l’autre d’assez jolis garçons. Rien ne nous résistait ; il est vrai que nous n’attaquions guère les citadelles où la vertu tenait garnison. Dans cette carrière de conquêtes agréables et faciles, Robert, je dois l’avouer, me surpassait de beaucoup. Je le considérai toujours comme mon maître. C’était un véritable héros, irrésistible dans l’attaque, superbe dans le triomphe. On l’avait surnommé le Diable, à cause de ses prouesses ; le monde galant et frivole dans lequel nous vivions ne l’appelait pas autrement que Robert le Diable ; et ce ne fut pas pour mon vieil ami une médiocre émotion lorsque, plus tard, il vit paraître sous le même titre le célèbre opéra de Scribe et Meyerbeer. Nous avons mené notre joyeuse vie pendant une vingtaine d’années ; que ne peut-on, la mener toujours ! Mais, par malheur, nous autres hommes, nous avons une fin, comme les femmes. La satiété, l’incapacité, les