Page:Gavarni - Grandville - Le Diable à Paris, tome 4.djvu/30

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


Un vieux ami de la famille d’Arthur s’était approché de nous, il entendit mes dernières paroles. C’était un peintre assez distingué et un homme d’esprit. « Jeune homme, me dit-il en s’asseyant auprès de moi, votre indignation me plaît, bien qu’elle ne soulage point la mienne propre. Êtes-vous poëte ? êtes-vous artiste ? Ah ! si vous êtes l’un ou l’autre, que venez-vous faire ici ? Fuyez ! car vous vous habitueriez peut-être à cet abominable renversement des lois de la nature. Et la première loi de la nature, c’est l’harmonie ; l’harmonie, c’est la beauté. Oui, la beauté est partout lorsqu’elle est à sa place et qu’elle ne cherche pas à s’écarter de ses convenances naturelles. La vieillesse est belle aussi lorsqu’elle ne veut pas simuler et grimacer la jeunesse. Quoi de plus auguste que la noble tête chauve d’un vieillard calme et digne ? Regardez ces vieux fats en perruque, et sachez bien que si on me les laissait coiffer et habiller à mon gré, et leur imposer aussi d’autres habitudes de physionomie, j’en pourrais faire de beaux modèles. Tels que vous les voyez là, ce sont de hideuses caricatures. Hélas ! où donc s’est réfugié le goût, la pure notion des règles premières, et faut-il dire même le simple bon sens ? Je ne parle pas seulement des costumes de notre époque ; celui des hommes est ce qu’il y a de plus triste, de plus ridicule, de plus disgracieux et de plus incommode au monde. Ce noir, c’est un signe de deuil qui serre le cœur.

« Le costume des femmes est heureux et pourrait être beau dans ce moment-ci. Mais peu de femmes ont le don de savoir ce qui leur sied. Voyez ici, vous en compterez à peine trois sur quarante qui soient ajustées convenablement et qui sachent tirer parti de ce que la mode leur permet. Le goût du riche remplace le goût du beau chez la plupart. C’est comme dans tous les arts, comme dans tous les systèmes d’ornementation. Ce qui prévaut aujourd’hui, c’est le coûteux pour les riches prodigues, le voyant pour les riches avares, le simple et le beau pour personne. Eh quoi ! nos femmes de Paris n’ont-elles pas sous les yeux des types monstrueux bien faits pour leur inspirer l’horreur du laid ?…

— Oh ! ces vieilles Anglaises, chargées de plumes et de diamants ? m’écriai-je, ces chevaux de l’Apocalypse si fantastiquement enharnachés ?

— Vous pouvez en parler, reprit-il, vous en voyez là quelques-unes peut-être. Pour moi, j’ai le don de ne les point apercevoir. Quand je présume qu’elles sont là, par un effort de ma volonté je me les rends invisibles.

— En vérité ? dit Mlle Emma en riant ; oh ! pourtant il est impos-