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mariée très-jeune, je suis assurée qu’elle a tout au moins cinquante ans.

C’est merveilleux ! m’écriai-je. Ah ! mon Dieu ! quand je compare ma pauvre mère, avec ses grands bonnets, ses grands souliers, ses grandes aiguilles à tricoter et ses lunettes, à la quantité de dames du même âge que je vois ici en manches courtes, en souliers de satin, avec des fleurs dans les cheveux et des jeunes gens au bras, je crois faire un rêve.

— C’est peut-être un cauchemar ? reprit la méchante Emma ; ma mère a été si prodigieusement belle, qu’elle semble avoir conservé le droit de le paraître toujours. Mais ma tante est moins excusable de se décolleter à ce point et de livrer à tous les regards le douloureux spectacle de son obésité. »

Je me retournai involontairement et me trouvai effleurant à mon insu deux omoplates si rebondies, qu’il me fallut regarder le chignon fleuri de la tante pour me convaincre que je la voyais de dos. Ce luxe de santé me causa une épouvante réelle, et Mlle Emma s’aperçut de ma pâleur. « Ceci n’est rien, me dit-elle en souriant (et le plaisir de la moquerie donna un instant à son regard le feu que l’amour ne lui avait jamais communiqué). Regardez devant vous, comptez les jeunes filles et les jolies femmes. Comptez les femmes sur le retour, les laides, qui n’ont point d’âge, et complétez la série avec les vieilles, les bossues, ou peu s’en faut, les mères, les aïeules, les grand’tantes, et vous verrez que la majorité dans les bals, la prédominance dans le monde, appartiennent à la décrépitude et à la laideur.

— Oh ! c’est un cauchemar en effet ! m’écriai-je. Et ce qui me scandalise le plus, c’est le luxe effréné de la toilette sur ces phantasmes échevelés. Jamais la laideur ne m’avait paru si repoussante qu’aujourd’hui. Jusqu’à présent je la plaignais. J’avais même pour elle une sorte de commisération respectueuse. Une femme sans jeunesse ou sans beauté, c’est quelque chose qu’il faut chercher à estimer afin de lui pouvoir offrir un dédommagement. Mais cette vieillesse parée, cette laideur arrogante, ces rides qui grimacent pour sourire voluptueusement, ces lourdes odalisques surannées qui écrasent leurs frêles cavaliers, ces squelettes couverts de diamants, qui semblent craquer comme s’ils allaient retomber en poussière, ces faux cheveux, ces fausses dents, ces fausses tailles, tous ces faux appas et ces faux airs, c’est horrible à voir, c’est la danse macabre ! »