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vincial ; et précisément je l’étais à faire plaisir, car je n’entendis pas le compliment de présentation qu’Arthur débita en me poussant par les épaules vers cette dame éblouissante, et il me fallut bien cinq minutes pour me remettre du regard à la fois provoquant et railleur que ses beaux yeux noirs attachèrent sur moi. Elle me parlait, elle me questionnait, et je répondais à tort et à travers, ne pouvant surmonter mon trouble. Enfin je parvins à comprendre qu’elle me demandait si je ne dansais point ; et comme je m’en défendais : « Il danse tout comme un autre, dit Arthur, mais il n’ose pas encore se lancer.

— Bah ! il n’est que le premier pas qui coûte, riposta la dame ; il faut vaincre cette timidité. Je gage que vous n’osez engager personne ? Eh bien, je veux vous tirer de cet embarras et vous jeter dans la mêlée. Venez valser avec moi. Donnez-moi le bras… pas comme cela… passez votre bras ainsi autour de moi… sans roideur, ne chiffonnez pas mes dentelles, c’est bien ! Vous vous formerez… Attendez la ritournelle, suivez mes mouvements… voici… partons ! »

Et elle m’emporta dans le tourbillon, légère comme une sylphide, hardie comme un fantassin, solide au milieu des heurts de la danse, comme une citadelle sous le canon.

Je sautillais et tournais d’abord comme dans un rêve. Toute ma préoccupation était de ne point tomber avec ma danseuse, de ne pas la chiffonner, de ne pas manquer la mesure. Peu à peu, voyant que je m’en tirais aussi bien qu’un autre, c’est-à-dire que ces Parisiens valsaient tous aussi mal que moi, je me tranquillisai, je pris de l’aplomb. J’en vins à regarder celle que je tenais dans mes bras et à m’apercevoir que cette brillante poupée, un peu serrée dans son corsage, un peu essoufflée, enlaidissait à vue d’œil, à chaque tour de valse. Son début avait été brillant, mais elle ne soutenait pas la fatigue ; ses yeux se creusaient, son teint se marbrait, et, puisqu’il faut le dire, elle me paraissait de moins en moins jeune et légère. J’eus quelque peine à la ramener à sa place, et quand je voulus lui adresser des paroles agréables pour la remercier de m’avoir déniaisé à la danse, je ne trouvai que des épithètes si gauches et si froidement respectueuses, qu’elle parut ne pas les entendre.

« Ah çà, dis-je à mon ami Arthur, quelle est donc cette dame que je viens de faire valser ?

— Belle demande ! as-tu perdu l’esprit ? je viens de te présenter à elle.

— Mais cela ne m’apprend rien.