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La vie toujours abondante et large, tous les nobles goûts, ceux du cœur et ceux de l’esprit, librement satisfaits, voilà le luxe que j’imagine, moi.

Chez mon luxueux, pas de plafonds étincelants, de dorures qui semblent crier à tout venant : million ! million ! mais de beaux meubles simples et commodes, et, pendus aux murs, de beaux tableaux de maîtres. Il ne réunit pas à certaines occasions trente personnes à sa table pour leur faire manger le dîner de Potel ou de Chevet, servi par les maîtres d’hôtel que lui fournissent ces messieurs ; mais un ami est toujours le bienvenu à s’inviter au dîner qu’a préparé son cuisinier et que sert son domestique.

S’il donne une fête, c’est pour qu’on s’amuse chez lui et non pour qu’on s’y écrase ; il ne prie que les gens qu’il connaît, et n’a pas l’air de leur jeter sa fortune à la tête sous forme de bouteilles de champagne et de pâtés de foies gras. Sa maison de campagne n’est ni une pagode, ni un donjon, ni une mosquée, ni un hôtel de banquier, c’est tout bonnement une maison de campagne ; mais les chambres y sont vastes et bien aérées, les bonnes odeurs du parc y entrent en toute liberté par les larges fenêtres ; les appartements sont nombreux, et l’hôte imprévu n’est pas moins bien accueilli aux champs qu’à la ville. Les fleurs de fabrication nouvelle et les feuillages à la dernière mode, qu’on paye au poids de l’or, ne remplissent pas les serres ; mais dans les parterres, en plein soleil, fleurissent les plus belles roses, et l’ombre est merveilleusement fraîche et douce aux yeux dans la vallée de tilleuls et sous les quinconces de marronniers. Et quel plaisir de lire un beau livre sous ces arbres séculaires ! Jouir de la nature, de l’amitié, des chefs-d’œuvre de l’esprit et de l’art, de tout ce qu’il y a de sain, de pur et de grand dans la vie, encore une fois, voilà mon luxe !

N’avez-vous pas honte du vôtre ?

Le mien élève l’intelligence, fortifie l’âme et l’ennoblit, il rend l’homme meilleur, il rend les nations plus grandes. Le vôtre rapetisse l’esprit, et vide le cœur ; il épuise le présent, il tue l’avenir.

« Que vous importe ? » me direz-vous peut-être. Eh bien, mes chers contemporains, puisqu’il faut un gros argument pour vous toucher : votre luxe appauvrit, le mien n’appauvrit pas.

edmond texier et albert kaempfen.