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tu ne les connais pas, c’est bien. Probablement tu ne connais pas non plus Bolton ni Jacob.

— Qui sont ces messieurs ?

— Ce ne sont pas des messieurs, ce sont des courtiers.

— Je ne les connais pas.

— Alors tu vas aller chez eux : Bolton, boulevard Montmartre ; Jacob, rue Le Peletier, et tu vas chez chacun d’eux parier cent louis pour la Gredine et cent louis contre Crevette ; tout le monde parie pour, ils te la donneront, n’importe à quelle cote tu la prendras ; tu feras les paris en ton nom, M. Jumlasse, et surtout tu ne prononceras pas le mien.

— Comment, tu paries contre ton cheval ? je croyais que c’était défendu.

— C’est pour me couvrir ; j’ai beaucoup de paris pour, et si par hasard je n’arrivais pas premier, je perdrais trop. Tu comprends ?

— Très-bien. Personnellement, pour qui m’engages-tu à parier ? »

Il me regarda un moment en hésitant.

« Dame… pour le cheval que je monte. »

Il me passa un froid dans le dos. Égorgé par mon ami, c’était raide.

Je pris mon chapeau et me disposai à partir. À la porte, du Vallon m’arrêta :

« Un conseil, mon petit Jumlasse ; ne parie pas aujourd’hui ; tu sais, dans une nuit il se passe bien des choses ; je te dirai demain sur qui tu devras mettre ton argent. »

Ce dernier mot me toucha ; mais ce fut seulement plus tard, quand l’expérience me fut venue, que je compris combien il était beau, car dans le monde des parieurs c’est généralement son ami intime qu’on trompe le premier.

J’allai chez MM. Bolton et Jacob, et en plus des paris de mon ami du Vallon j’en fis un de cinquante louis pour moi sur la Gredine.

Le lendemain, aux courses, les choses se passèrent telles qu’elles avaient été convenues : Crevette ne partit pas et la Gredine arriva première ; je gagnai cinq cents louis.

Il y eut une clameur terrible ; mais légalement on ne pouvait pas se plaindre : le betting fut ruiné.

hector malot.