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assaillies de pétitions en vers. Consultez le Journal de l’Empire, et vous serez étonnés de cette avalanche de poëmes épiques du siècle décennal de Napoléon. En ce temps-là, tout bon citoyen qui savait que le vers alexandrin a douze syllabes, et qui craignait la conscription, faisait un poëme épique sur le premier sujet venu. Un poëme de vingt-quatre chants exemptait l’auteur de la conscription, comme un vice naturel et caché. Les jeunes gens doués d’une humeur pacifique prenaient la trompette guerrière et chantaient les combats anciens pour se dispenser d’assister aux batailles modernes. Sous le prétexte que Voltaire avait fait sa Henriade à dix-huit ans, tout conscrit de dix-huit ans, aligneur d’alexandrins, exhumait un tyran ou un bon prince des tombes de Rome, de Constantinople, de Saint-Denis, et faisait sa Henriade avec son invocation aux Muses, son récit, son ascension au ciel et sa descente aux enfers. Il se présentait alors au conseil de révision pour faire valoir ses droits à la réforme ; on lui ordonnait, comme à tout le monde, de se déshabiller ; il se réduisait, pièce à pièce, au costume primitif d’Adam et de l’Apollon du Belvédère ; et lorsque les médecins l’interrogeaient sur son infirmité secrète, en examinant son corps, il répondait : J’ai fait un poëme épique. À cette déclaration, le conseil de révision s’inclinait, le conscrit reprenait ses vêtements, et il offrait un exemplaire de son poëme au colonel de gendarmerie, qui lui donnait, en échange, une dispense d’aller à Madrid ou à Moscou.

Ainsi nous pouvons affirmer que tous les malheurs politiques, religieux et littéraires de la France, depuis quatorze siècles, doivent être attribués à la faute fondamentale de Pharamond. Ce roi, il est vrai, a chèrement expié son erreur, et c’est, au moins, une raison pour respecter sa cendre ; mais on ne saurait croire à quel degré de splendeur la France se fût élevée au sortir du berceau gaulois, si Pharamond eût fondé Paris dans quelque tiède plaine du département du Var. L’Italie eût été province française sous un Clodion chauve ; nous aurions gardé Dijon et Bordeaux, à cause des vins ; Gênes nous eût approvisionnés de ses fleurs pour nos festins et nos bals ; nous serions tous catholiques, avec de bonnes et chaudes églises en lambris de bois de cèdre, comme Saint-Paul de Rome ; nous n’aurions pas fait les croisades, guerres entreprises par des seigneurs trop enrhumés dans leurs froids castels du Nord ; Chateaubriand et Victor Hugo se seraient levés à l’horizon du Midi, au plus tard sous Clovis ; l’Encyclopédie restait ensevelie dans le néant ; nos guerres civiles, produites par les ennuis des brouillards,