Page:Gavarni - Grandville - Le Diable à Paris, tome 4.djvu/128

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


allons-nous ? Je puis vous demander cela à vous, mon cher monsieur du Vallon, qui, par les Cho’Pard, tenez à la meilleure noblesse d’Irlande. Il y a quelques années les nobles exercices du sport étaient le déduit exclusif de quelques privilégiés, de quelques natures d’élite qui par ce goût exquis s’élevaient au-dessus du vulgaire ; aujourd’hui voilà les gens de commerce, les gens d’affaires qui s’en mêlent, c’est une honte. Prenez un programme et voyez quels noms y sont inscrits : des maquignons, des agents de change, des marchands de moutarde. »

Pendant dix minutes M. Maigret continua sur ce ton. J’étais abasourdi. Hé quoi ! fallait-il donc avoir quatre quartiers de noblesse bien prouvés, pour avoir le droit de mettre un jockey sur le dos d’un cheval ? les propriétaires devaient-ils être de pur sang comme les bêtes ? Et moi qui avais cru jusqu’à ce jour que les courses étaient une affaire.

Enfin du Vallon l’interrompit :

« Mon cher monsieur Maigret, dit-il, j’ai un service à vous demander, un service de la plus grande importance : dans votre prochain article consacrez quelques lignes à la comtesse Gablouska.

— Ah ! monsieur !

— Oui, je sais, c’est difficile.

— Difficile, dites impossible, et vous serez au-dessous de la vérité ; je suis accablé, débordé ; il ne me reste pas de place pour les élégances de la plus pure technicité, pour les noms auxquels on rend le plus. Bien des journaux ont voulu m’imiter, mais chez eux on se galvaude, c’est chez nous seulement qu’il est séant de paraître. Je vous le demande, est-ce qu’une chronique sur les sphères élevées et aristocratiques n’est pas déplacée dans tous les journaux politiques ? Cela blesse les convenances ; ces journaux sont des clubs, des cafés ; nous, nous sommes un salon. Voilà pourquoi je suis littéralement pris d’assaut. Les d’Hozier ne donnaient que la noblesse, je donne, moi, et la noblesse et la réputation.

— C’est justement pour cela que je vous demande de donner deux lignes à Mme Gablouska.

— Ces étrangères sont prodigieuses ; elles viennent à Paris rien que pour voir leurs noms dans un journal, et après elles s’en retournent dans leur pays colportant partout le numéro où elles sont nommées pour faire mourir de dépit leurs rivales. Ce fameux numéro est la consolation de leur vieillesse.

— Puisque vous appréciez si bien l’importance de ce que je vous demande, vous ne me refuserez pas.