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— Il est glorieux de ne peser que le poids d’un Aztèque ?

— Non, mais d’arriver premier ; tu ne sais donc pas que Saint-Cucufa a fait la conquête de la princesse de Plush en gagnant le prix des gentlemen à Bade ?

— De quelle princesse veux-tu faire la conquête ? Il faut qu’elle ait des goûts bien éthérés pour te réduire à cet état.

— Ce n’est pas une princesse qui me tente, mais quelques billets de mille francs.

— Le cheval que tu dois monter est donc à toi ?

— Pas du tout, seulement je suis pour deux cents louis dans les paris du propriétaire ; si je gagne, il me donnera deux cents louis sur ses paris, si je perds il ne me donnera rien. C’est ainsi qu’on agit avec ceux qui ne sont pas ce qu’on appelle des professionnels, mais qui cependant sont bien aises de tirer parti de leur talent.

— Je comprends mieux cette gloire-là.

— Crois-tu que le capitaine Crosse ait abandonné l’armée anglaise pour le seul plaisir de monter tous les huit jours en Angleterre, en France ou en Belgique le cheval de celui-ci ou de celui-là ? Crois-tu que M. Steele, qui était avocat, ait renoncé à plaider devant le lord chancelier rien que pour avoir la gloire de gagner des steeple-chases et de battre Page, Holman ou Cassidy devant un public de cocottes ? Non, mon petit Jumlasse ; ils ont obéi, comme j’obéis moi-même, à des arguments plus pratiques ; que diable ! mon cher, tout le monde n’a pas le moyen de se casser le cou gratis, pour rien, pour le plaisir. »

Au moment où l’on servait le café, pour moi, bien entendu, non pour mon ami, on lui remit une carte.

« Voici Maigret, dit-il, tu vas avoir la chance de connaître un des hommes les plus étonnants de Paris ; c’est lui qui rédige dans le Turf ces articles si réjouissants sur le grand monde parisien. »

Je vis entrer un homme bellâtre et fadasse, admirablement habillé ; sa barbe noire était frisée au fer et parfumée.

« Eh bien ! Quoi de nouveau ? demanda du Vallon.

— Ah ! mon cher, c’est une désolation, une abomination, le sport se meurt, le sport est mort. Figurez-vous que voilà encore un bourgeois, un homme de rien, qui fonde une écurie de courses. Le nom de Tournaillon est-il venu jusqu’à vous ? Non, n’est-ce pas ? Eh bien, M. Tournaillon a fait fortune dans le commerce des cuirs. Son fils vient d’acheter tous les chevaux de steeple-chase de ce pauvre comte de Platpied. Où