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bois le moins fréquenté ; figurez-vous des rues pavées de monceaux de boues, éclairées, la nuit, par les coups de pistolet des voleurs, toujours au dire de Boileau ; et ce malheureux, public gagnant à travers mille embuscades, et à tâtons, le théâtre de Corneille, au risque de se voir couper la bourse qui devait payer la représentation. Figurez-vous l’étrangeté primitive de la salle, de la scène, des acteurs ; les murs suintants, lépreux, enfumés ; un lustre et une rampe obscurcis par quatre chandelles de suif ; des coulisses de paravents humides ; des Horaces et des Curiaces portant le costume inventé par Mazarini pour éviter la guerre ultramontaine. Voyez arriver ce public crotté jusqu’à l’échine, toujours d’après Boileau, trempé de pluie, transi de froid, déchiré par la toux, et venant assister aux doléances d’un misanthrope chaudement vêtu et coiffé. Pauvre peuple du grand siècle ! Lui qui vendait ses cheveux, lorsqu’il en avait, pour subvenir aux prodigalités capillaires de Versailles, subissait avec une aigreur poignante la présence de ces Cléantes, de ces Valères, de ces Bajazets, de ces Augustes, ensevelis prudemment sous une coupole ardente de cheveux roux. Il se vengeait en sifflant, et il se consolait. Au récit de Phèdre, il s’attendrissait sur le sort du pauvre monstre dont le front n’était orné que de simples cornes, et il demeurait sec devant Hippolyte dont la perruque avait six étages blonds !

C’est encore à la faute de Pharamond que nous devons une terrible épidémie qui a désolé Paris pendant dix ans, l’épidémie des poëmes épiques sous le règne de Napoléon. Les poètes, race frileuse, emprisonnés chez eux par un climat geôlier, charmaient les ennuis de leur réclusion en embouchant la trompette héroïque. On fait une idylle, une ode, un sonnet en se promenant ; mais il faut au moins trois ans de travaux forcés pour accomplir dignement un poëme épique ; et l’on trompe la perfidie de trois hivers. Ces travaux eussent été pourtant circonscrits dans le domaine étroit de quelques écrivains, et l’épidémie n’eût pas dévoré Paris. Mais Napoléon, trop indulgent pour son siècle, abolit la conscription en faveur des poëtes épiques ! Faute comparable à celle de Pharamond ! Oh ! dès ce moment, Clio et les filles de Mémoire furent