Page:Gavarni - Grandville - Le Diable à Paris, tome 4.djvu/114

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


Elle le laissa partir ; mais il n’était pas à vingt pas, que, feignant de se retirer à l’écart, elle pleurait à chaudes larmes. Quant à Sterny, il s’éloigna avec rapidité, gagna le chemin de fer et revint à Paris ; il courut s’enfermer chez lui. Il était désespéré, il était colère, il s’en voulait, et en voulait à Lise ; et cependant il ne pouvait penser à elle sans se sentir pris d’un frisson d’amour qui l’enivrait.

XVI

Cependant, quand quelques heures de repos eurent calmé cette agitation inaccoutumée, Léonce réfléchit plus sérieusement qu’il ne l’avait peut-être fait de sa vie.

Il était amoureux, il le sentait ; il n’en avait pas honte, mais il avait peur.

Séduire Lise ! ce serait un crime honteux et lâche.

Car, se disait-il, elle m’aimerait si je voulais ; elle m’aimerait, j’en suis sur, et elle donnerait à cet amour qui l’emporte en aveugle tout ce cœur si facile à briser ; et que pourrais-je faire autre chose que de le briser ? car l’épouser, folie impossible ! Eh bien, ajouta-t-il, je me souviens que, quand j’étais enfant, un jour que j’étais bien malade, ma mère m’emporta dans l’église, et me mettant à genoux sur ses genoux, elle me tourna vers une Vierge, et me fit répéter après elle :

« Sainte Vierge Marie, qui avez vu mourir Votre fils, sauvez-moi pour ma mère ! »

Cette image que j’implorai m’est restée dans le souvenir comme quelque chose de sacré et d’ineffable, et dont je n’ai dit le secret à personne, de peur qu’une plaisanterie ne vînt l’insulter. Eh bien, Lise sera pour moi un souvenir pareil, Une image céleste un moment entrevue, et que je garderai dans le sanctuaire de mon âme pour l’abriter contre ma vie ; car je ne mêle pas mon cœur à ma vie.

Eh ! non ! je donne à la dissipation, à la débauche, au ridicule, cette jeunesse, cette force pour laquelle notre siècle n’a plus de but qui puisse la tenter ; mais si j’avais vécu en d’autres temps, je ne serais pas ainsi ; car c’est honteux d’être ce que je suis. Ah ! si Lise n’était pas ce qu’elle est, si elle était une reine, je tenterais tout pour la mériter ; je l’oserais en pensant a ces mots qu’elle porte sur le cœur :

Ce qu’on veut, on le peut.