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Léonce pour le réduire, et M. Tirlot eut toute la honte de sa chute et toute la rage du succès de Léonce.

On n’avait pas félicité encore Sterny, que Lise, s’élançant dans l’allée où ils se trouvaient, se mit à galoper.

« Ah ! mon Dieu, suivez-la, monsieur de Sterny, » s’écria Mme Laloine.

Léonce ne se le fit pas répéter, quoiqu’il eût contre Lise une colère qu’il se promettait bien de lui témoigner par sa froideur. Mais il semblait que cette jeune fille eût sur lui un empire dont il ne pouvait se rendre compte, ne l’ayant jamais éprouvé de la part d’une autre ; d’ailleurs elle avait de ces regards, de ces mots, de ces silences qui bouleversaient Sterny. À l’instant où on pouvait la croire à mille lieues de soi, emportée par la jeunesse et la folle gaieté, un mot venait qui vous disait qu’elle était demeurée à vos côtés. Ce fut ce qui arriva à Sterny.

« Ah ! mon Dieu, lui dit-elle dès qu’il fut près d’elle, nous avons eu de la peine. »

Que répondre à cela ? il fallait en être heureux ; mais pour en être heureux il fallait y croire, et cette enfant était si étrange : elle disait de ces mots qui eussent paru un engagement compromettant à une femme qui en eût apprécié la valeur, puis elle parlait, elle agissait comme si elle n’eût rien dit. Léonce ne comprenait rien à cette façon d’être, ne s’apercevant pas que lui-même n’était déjà plus ce qu’il avait été autrefois.

Cependant ils cheminaient l’un près de l’autre, et Léonce voulut enfin donner un sens positif à tout ce qu’il avait fait, c’est-à-dire faire comprendre a Lise que c’était par amour pour elle qu’il avait fait tout ce qu’elle avait vu. Mais il ne savait comment aborder ce sujet avec cette âme curieuse et timide comme une biche qui montre sa jolie tête au bord d’un sentier, et qui s’enfuit en bondissant dans les bois au premier bruit des pas d’un chasseur.

Ainsi ces deux jeunes gens, qui s’étaient réunis sans doute pour se dire mille choses, gardaient tous deux le silence, et tous deux devenaient pensifs et restaient silencieux. Ce fut Léonce qui remarqua le premier la tristesse de Lise ; et comme il voulait toujours s’informer du secret de cette âme envers lui, il lui fit une de ces questions où l’on se met en jeu, « Vous êtes triste, lui dit-il ; est-ce moi qui vous ai déplu ?

— Ah ! non, lui répondit-elle avec un gros soupir, j’ai du chagrin.

— Quel chagrin ?

— Voulez-vous que je vous le dise franchement ?

— Oui, certes.