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HISTOIRE DE DEUX HOMMES RICHES
à bon marché
par alphonse karr

Je connais un petit vieillard toujours proprement vêtu avec un habit noir, des manchettes bien blanches et un jabot parfaitement plissé. Jamais je ne l’ai entendu se plaindre, jamais je ne l’ai surpris a désirer quelque chose.

Il n’est, à mes yeux, qu’une chose au monde plus respectable que l’infortune, c’est le bonheur, à cause de sa sûreté et surtout de sa fragilité. — Je ne crois pas avoir jamais touché étourdiment au bonheur d’autrui, quelque petit qu’il soit, quelque étrange qu’il puisse me paraître. Il m’arrive parfois de ne pas le comprendre, ou même de penser que si je m’avisais de l’essayer, il ne me siérait pas ; mais ce ne m’a jamais été une raison de le traiter légèrement ni avec dédain ; c’est si souvent une brillante bulle de savon, que, en présence d’un bonheur quelconque, je retiens mon haleine scrupuleusement.

J’aimais beaucoup rencontrer mon petit vieillard, parce-qu’il semblait parfaitement heureux ; mais je ne m’étais jamais avisé de lui faire une question, lorsqu’un jour, je trouvai sur sa figure le premier nuage que j’y eusse vu depuis que le hasard nous avait fait nous rencontrer.

Je fus plus curieux cette fois, et je voulus savoir quelle épine s’était trouvée parmi les roses de sa vie. Il me parut qu’il n’attendait qu’une occasion pour parler de ce qui le préoccupait tristement, et il me dit :

« Je viens de chez un ancien ami, et j’ai vu des choses qui m’ont fait de la peine.

— Est-il malade ? demandai-je.

— Nullement, me répondit-il.

— A-t-il alors perdu un procès ou quelque grosse somme d’argent ?

— Moins encore, il a fait un héritage, et cet héritage l’a jeté dans la plus profonde misère. C’est l’aspect de cette misère qui m’a navré le cœur. »

Une fois entré en matière, il me conta toute l’histoire. — La voici :

« Il y a longtemps que je le connaissais, dit-il, je l’avais remarqué souvent à la petite Provence des Tuileries : à force de nous voir, nous,