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VOYAGE EN ESPAGNE.

hôtel tenu à la française, où il n’y avait pas de draps au lit, et où nous couchâmes tout habillés sur la table ; mais ces petites tribulations nous affectaient peu, nous étions à Grenade, et dans quelques heures nous allions voir l’Alhambra et le Généralife.


Notre premier soin fut de nous faire indiquer, par notre domestique de place, une casa de pupilos, c’est-à-dire une maison particulière où l’on prend des pensionnaires, car, devant faire à Grenade un assez long séjour, l’hospitalité médiocre de la fonda del Comercio ne pouvait plus nous convenir. Ce domestique, nommé Louis, était français, de Farmoutiers-en-Brie. Il avait déserté du temps de l’invasion des Français sous Napoléon, et vivait à Grenade depuis plus de vingt ans. C’était bien le plus drôle de corps qu’on puisse imaginer : sa taille, de cinq pieds huit pouces, faisait le plus singulier contraste avec sa petite tête, ridée comme une pomme et grosse comme le poing. Privé de toute communication avec la France, il avait gardé son ancien jargon briard dans toute sa pureté native, parlait comme un Jeannot d’opéra-comique, et semblait réciter perpétuellement des paroles de M. Étienne. Malgré un si long séjour, sa dure cervelle s’était refusée de se meubler d’un nouvel idiome ; il savait à peine les phrases tout à fait indispensables. De l’Espagne, il n’avait que les alpargatas et le petit chapeau andalou à bords retroussés. Cette concession le chagrinait fort, et il s’en vengeait en accablant les indigènes qu’il rencontrait de toutes sortes d’injures burlesques, en briard bien entendu, car maître Louis avait principalement peur des coups, et chérissait sa peau comme si elle eût valu quelque chose.

Il nous conduisit dans une maison fort décente, Calle de Parrayas, près de la plazuela de San-Antonio, à deux pas de la Carrera del Darro. La maîtresse de cette pension avait longtemps habité Marseille et parlait français, raison déterminante pour nous, dont le vocabulaire était encore très-borné.