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les cruautés de l’amour

dans sa chambre, elle se laissa tomber sur une chaise et demeura longtemps immobile, le regard fixé sur le plancher. Tout à coup, elle se leva et sortit de la stupeur qui l’engourdissait.

— C’est à l’instant même qu’il faut agir, dit-elle. Je suis libre encore ; demain, dans ce palais, je serai prisonnière.

Elle entr’ouvrit la porte de la chambre dans laquelle couchait la grand’mère et écouta. Elle entendit une respiration forte et régulière : l’aïeule dormait. Elle s’avança sur le palier et écouta encore. Un silence profond régnait dans la maison. Les domestiques dormaient aussi.

Alors Lon-Foo rentra dans sa chambre, ouvrit quelques coffrets, prit ses économies de jeune fille, une toute petite somme, puis un paquet de fleurs fanées et de lettres, et jeta sur ses épaules une robe de couleur sombré. Elle éteignit la lumière et descendit l’escalier avec précaution. La porte de la maison était fermée intérieurement par une barre de fer que la jeune fille ne put déplacer ; mais elle ouvrit une fenêtre et sauta dans le jardin. La palissade de bambou ne fermait qu’au loquet. Lon-Foo ouvrit et referma la porte ; puis, à demi cachée par un des dragons recouverts d’émail bleu foncé qui flanquaient l’entrée, elle regarda une dernière fois la petite maison et le jardin.