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LA CHANSON DE ROLAND

Point ne croit en Dieu, le fils de sainte Marie ;
Il est noir comme poix fondue ;
Il préfère la trahison et le meurtre
À tout l’or de la Galice ;
Aucun homme ne l’a jamais vu ni plaisanter ni rire ;
D’ailleurs il est hardi et d’une bravoure folle :
C’est ce qui l’a fait aimer de Marsile.
Et c’est à lui qu’est confié l’étendard, le Dragon du Roi, qui sert de ralliement à toute l’armée.
Turpin ne saurait aimer ce païen ;
Dès qu’il le voit, il a soif de le frapper,
Et, fort tranquillement, se dit en lui-même :
« Ce Sarrasin me semble bien hérétique ;
« Plutôt mourir que de ne pas aller le tuer.
« Jamais je n’aimai les couards ni la couardise. »


CXXVII


C’est l’Archevêque qui commence la bataille ;
Il monte le cheval qu’il enleva jadis à Grossaille.
Grossaille est un roi que Turpin tua en Danemark.
Quant au cheval, il est léger et taillé pour la course ;
Il a les pieds fins, les jambes plates,
La cuisse courte, la croupe large,
Les côtés longs, et l’échine haute ;
Sa queue est blanche, et sa crinière jaune ;
Ses oreilles petites, et sa tête fauve.
Il n’y a pas de bête qui lui soit comparable.
L’Archevêque l’éperonne, et il y va de si grand cœur,
Qu’il ne peut manquer d’attaquer Abîme.
Donc il va le frapper sur son écu d’émir :
Cet écu est couvert de pierres fines, d’améthystes, de topazes,
De cristaux et d’escarboucles en feu ;