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qu’il écoutait depuis deux heures. Les derniers mots de l’agent de la sûreté furent pour lui un trait de lumière, et il s’écria :

— Sauvresy !…

— Oui, répondit M. Lecoq, oui, Sauvresy !… Et ce papier que cherchait le meurtrier avec tant d’acharnement, cette lettre pour laquelle il négligeait le soin de son salut, doit contenir l’irrécusable preuve du crime.

En dépit des regards les plus significatifs, des provocations les plus directes à une explication, le vieux juge de paix se taisait. Il semblait à cent lieues de l’explication actuelle, et son regard perdu dans le vide, paraissait suivre dans les brumes du passé des événements oubliés.

M. Lecoq, après une courte délibération intérieure, se décida à frapper un grand coup.

— Quel passé, fit-il, que celui dont le fardeau est si écrasant que, pour s’y soustraire, un homme jeune, riche, heureux, M. le comte Hector de Trémorel, arrive à combiner froidement un crime, résigné d’avance à disparaître ensuite, à cesser d’exister légalement, à perdre tout ensemble, sa personnalité, sa situation, son honneur et son nom ! Quel passé, que celui dont le poids peut décider au suicide une jeune fille de vingt ans !

Le père Plantat s’était redressé, pâle, plus ému peut-être qu’il ne l’avait été de la journée.

— Ah ! s’écria-t-il d’une voix altérée, ce que vous dites là vous ne le pensez pas. Laurence n’a jamais rien su !

M. Gendron qui étudiait sérieusement le vrai Lecoq, crut voir un fin sourire éclairer la figure si intelligente du policier.

Le vieux juge de paix, cependant, poursuivait calme et digne désormais, d’un ton qui n’était pas exempt d’une certaine hauteur :

— Il n’était besoin, M. Lecoq, ni de ruses ni de subterfuges pour me déterminer à dire ce que je sais. Je vous ai témoigné assez d’estime et de confiance, pour vous ôter le droit de vous armer contre moi du secret