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Page:Gérin-Lajoie - Jean Rivard, le défricheur, 1874.djvu/93

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JEAN RIVARD

Il faut avouer que l’aspect des champs nouvellement ensemencés n’a rien de bien poétique, et ne saurait ajouter aux beautés d’un tableau de paysage. Les souches noircies par le feu apparaissent ça et là comme des fantômes ; ce n’est qu’au bout de sept ou huit ans, qu’elles finissent par tomber et disparaître

Sous les coups meurtriers du temps.

« Laissons faire, disait Jean Rivard qui préférait toujours n’envisager que le beau côté des choses, avant trois mois les blonds épis s’élèveront à la hauteur de ces fantômes et nous cacheront leurs têtes lugubres. »

Depuis le milieu d’avril jusqu’à la fin de juin, nos trois défricheurs et leurs deux bœufs furent constamment occupés. Rarement le lever de l’aurore les surprit dans leur lit, et plus d’une fois la pâle courrière des cieux éclaira leurs travaux de ses rayons nocturnes.

Qu’on se représente notre héros, après une de ces rudes journées de labeur. Ses membres s’affaissent, tout son corps tombe de lassitude, à peine a-t-il la force de se traîner à sa cabane ; et la première chose qu’il va faire en y entrant sera de s’étendre sur son lit de repos pour dormir et reconquérir les forces dont il aura besoin pour le lendemain. Souvent même cet affaissement du corps semblera s’étendre à l’esprit ; il sera sombre, taciturne, il cessera de rire ou de parler ; à le voir, on le dirait découragé, malheureux. Mais ne croyons pas aux apparences, jamais Jean Rivard n’a été plus heureux ; son corps est harassé, mais son âme jouit, son esprit se com-