Ouvrir le menu principal

Page:Gérin-Lajoie - Jean Rivard, le défricheur, 1874.djvu/66

Cette page a été validée par deux contributeurs.
61
LE DÉFRICHEUR

bien c’est triste d’être amoureux, et de vivre si loin de son amie. Malgré mes airs de gaîté, je m’ennuie quelquefois à la mort. Ah ! va, je suis plus à plaindre que tu ne penses…

— Oh ! puisque vous n’êtes pas en train de rire, dit Pierre en regardant son maître d’un air un peu surpris, je vous demande pardon. Tonnerre d’un nom ! (c’était là son juron ordinaire,) je ne voulais pas vous faire de peine. Tout ce que je peux dire pourtant, c’est qu’à votre place je ne m’amuserais pas à être malheureux.

— Comment cela ?

— Je veux dire qu’il me semble que quand on a la chance d’être aimé de Mademoiselle Louise Routier, on devrait être content. J’en connais qui se contenteraient à moins.

— Qui t’a dit que j’étais aimé ?

— Tout le monde, tonnerre d’un nom ! C’est bien connu. C’est naturel d’ailleurs. Enfin on sait bien qu’elle n’en aura jamais d’autre que vous.

— Ça me fait plaisir ce que tu dis là, Pierre. Je sais bien moi aussi, que lors de notre séparation je ne lui étais pas tout-à-fait indifférent. Je t’avouerai même confidentiellement que j’ai cru m’apercevoir qu’en me tournant le dos, après avoir reçu mes adieux, elle avait les larmes aux yeux.

— Oh ! pour ça, je n’en doute pas ; et si vous n’aviez pas été là je suis sûr que ses beaux yeux auraient laissé tomber ces larmes que vous dites ; même je ne serais pas surpris qu’après votre départ elle se fût enfermée toute seule dans sa petite chambre pour y penser à vous tout à son aise le reste de la journée.