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Page:Gérin-Lajoie - Jean Rivard, le défricheur, 1874.djvu/58

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LE DÉFRICHEUR.

Il ne faut pas croire cependant que toutes les heures de Jean Rivard s’écoulassent sans ennui. Non, en dépit de toute sa philosophie, il eut, disons-le, des moments de sombre tristesse.

La chute des feuilles, le départ des oiseaux, les vents sombres de la fin de novembre furent la cause de ses premières heures de mélancolie. Puis, lorsque plus tard un ciel gris enveloppa la forêt comme d’un vêtement de deuil, et qu’un vent du nord ou du nord-est, soufflant à travers les branches, vint répandre dans l’atmosphère sa froidure glaciale, une tristesse insurmontable s’emparait parfois de son âme, sa solitude lui semblait un exil, sa cabane un tombeau. Les grosses gaîtés de Pierre Gagnon ne le faisaient plus même sourire. Son esprit s’envolait alors à Grandpré, au foyer paternel ; il se représentait auprès de sa bonne mère, entouré de ses frères et sœurs, et quelquefois une larme involontaire venait mouiller sa paupière.

C’était surtout le dimanche et les jours de fête que son isolement lui pesait le plus. Habitué à la vie si joyeuse des campagnes canadiennes, où à l’époque dont nous parlons, les familles passaient souvent une partie de l’hiver à se visiter, à danser, chanter, fêter ; les jeunes gens à promener leurs blondes, les hommes mariés à étaler par les chemins leurs beaux attelages, leurs beaux chevaux, leurs belles carrioles ; n’ayant jusqu’alors quitté la maison paternelle que pour aller passer quelques années au collége en compagnie de joyeux camarades ; accoutumé depuis son berceau aux soins attentifs de sa bonne mère, — puis se voir tout à coup, lui, jeune homme de dix-neuf ans, emprisonné pour ainsi dire au milieu d’une forêt, à