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Page:Gérin-Lajoie - Jean Rivard, le défricheur, 1874.djvu/55

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JEAN RIVARD

de Don Quichotte de la Manche et de Napoléon intéressaient vivement Pierre Gagnon. Jean Rivard lisait tout haut le soir, de sept heures à neuf heures, mais souvent, cédant aux supplications de son compagnon de solitude, il prolongeait sa lecture bien avant dans la nuit.

L’histoire de Robinson Crusoé, jeté dans son île déserte, obligé de tirer de la nature seule, et indépendamment de tout secours humain, ses moyens de subsistance, avait avec celle de nos défricheurs une analogie que Pierre Gagnon saisissait facilement.

Cet homme, comme beaucoup d’autres de sa condition, était doué d’une mémoire prodigieuse, et Jean Rivard était souvent étonné de l’entendre, au milieu de leurs travaux de défrichement, répéter presque mot pour mot de longs passages qu’il avait lus la veille. Ce qu’il aimait à répéter le plus volontiers, c’étaient les passages qui prêtaient à rire ; les aventures de l’infortuné Don Quichotte, Chevalier de la triste figure, l’égayaient jusqu’à le faire pleurer.

Il trouvait l’occasion de faire à chaque instant l’application des évènements romanesques ou historiques racontés dans ces livres simples et à la portée de tous les esprits, aux petits incidents de leur humble existence, en mélangeant toutefois sans scrupule l’histoire et le roman. Lui-même ne s’appelait plus que Sancho Panza, et ne voulant pas par respect pour son maître l’appeler Don Quichotte, il l’appelait indifféremment l’Empereur, ou Sa Majesté, ou le Petit Caporal. En dépit de la chronologie, tous deux étaient armés en guerre, marchant ensemble contre l’ennemi commun ; cet ennemi, c’était la forêt qui les entourait, et à travers laquelle les deux vaillants