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Page:Gérin-Lajoie - Jean Rivard, le défricheur, 1874.djvu/48

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LE DÉFRICHEUR.

je sais que tu seras heureux, comme tu mérites de l’être : quoique moins âgé que moi de plusieurs années, tu goûteras tout le bonheur d’une tendresse partagée, d’une union durable, quand moi j’en serai encore à soupirer… Tu es peut-être curieux de savoir si depuis deux ans que je suis dans le monde je n’ai pas contracté un attachement quelconque ? Je n’imiterais pas ta franchise si je te disais que non ; mais, mon cher, le sentiment que j’éprouve ne saurait être partagé puisque la personne que j’aime ne le sait pas et ne le saura jamais. Imagine-toi, que dès les premiers temps de mon séjour ici, je voyais tous les dimanches, à l’église, tout près du banc où j’entendais la messe, une jeune fille de dix-huit à vingt ans dont la figure me rappelait involontairement tout ce que j’avais lu et rêvé de la figure des anges : des traits de la plus grande délicatesse, un teint de rose, de beaux grands yeux noirs, une petite taille mignonne, de petites mains d’enfant, et comme diraient les romanciers, des lèvres de carmin, un cou d’albâtre, des dents d’ivoire, etc. Mais son maintien réservé, sa piété, (car durant toute la messe on ne pouvait lui voir tourner la tête, et son esprit était évidemment en rapport avec les chœurs célestes et les vierges de l’empyrée,) excitèrent mon admiration encore plus que sa beauté. On m’assure que parmi les jeunes demoiselles qui vont à l’église le dimanche quelques-unes ont en vue de s’y faire voir et d’y déployer le luxe de leurs toilettes ; mais ce n’était assurément pas le cas pour ma belle inconnue. Tu ne me croiras peut-être pas quand je te dirai que sa présence m’inspirait de la dévotion. Je ne m’imaginai pas d’abord que ce sentiment d’admiration et