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Page:Gérin-Lajoie - Jean Rivard, le défricheur, 1874.djvu/168

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LE DÉFRICHEUR

de maison et ses deux jeunes filles aiment beaucoup à entendre lire, et je lis quelquefois tout haut pour elles. L’une des jeunes filles particulièrement est très intelligente et douée d’une rare sensibilité. Il m’arriva l’autre jour en causant avec elle de dire « que je ne serais pas fâché de mourir, » et à ma grande surprise elle se mit à pleurer à chaudes larmes. Je regrettai cette parole inconvenante, et me hâtai de changer le sujet de la conversation. Mais cela te prouve que mes idées ne sont pas fort gaies. En effet, mon cher, ma disposition naturelle à la mélancolie semble s’accroître de jour en jour. Je fais, autant que possible, bonne contenance, mais je souffre. Je reviens toujours sur ce triste sujet, n’est-ce pas ? Je suis comme ces pauvres hypocondriaques qui ne parlent que de leurs souffrances ? Mais si je me montre avec toi si personnel, si égoïste, ne va pas croire que je sois ainsi avec tout le monde. Je te dirai même que tu es le seul à qui j’aie jamais rien confié de mes déboires, de mes dégoûts, parceque toi, vois-tu, je te sais bon et indulgent ; et je suis sûr de ta discrétion. Avec toi, je puis parler de moi aussi longtemps que je voudrai, sans crainte de devenir fastidieux. Laisse-moi donc encore t’entretenir un peu de mes misères ; tu n’en comprendras que mieux combien tu dois bénir ton étoile et remercier la providence de t’avoir inspiré si bien.

« Il faut que je te rapporte un trait dont le souvenir me fait encore mal au cœur. Je t’ai déjà dit que les lettres que je reçois de mes amis sont une de mes plus douces jouissances. À part les tiennes qui me font toujours du bien, j’en reçois encore de quelques autres de mes amis et en particulier de deux de nos