Ouvrir le menu principal

Page:Gérin-Lajoie - Jean Rivard, le défricheur, 1874.djvu/167

Cette page a été validée par deux contributeurs.
162
JEAN RIVARD

courage et me rattacher à la vie. En la lisant je me suis répété souvent : oui, c’est bien vrai, un véritable ami est un trésor, et, malgré moi, ce vers souvent cité d’un de nos grands-poètes me revenait à l’esprit :

L’amitié d’un grand homme est un présent des dieux.

« Ne crois pas que je veuille badiner en te décorant du titre de grand homme ; tu sais que je ne suis ni flatteur, ni railleur. À mes yeux, mon cher Jean, tu mérites cette appellation à plus juste titre que les trois quarts de ces prétendus grands hommes dont l’histoire nous raconte les hauts faits. Tu es un grand homme à la manière antique, par le courage, la simplicité, la grandeur d’âme, la noblesse et l’indépendance de caractère ; du temps des premiers Romains, on t’eût arraché à tes défrichements pour te porter aux premières charges de la République. Réclame, si tu veux, mon cher ami, mais c’est vrai ce que je te dis là. Oh ! tout ce que je regrette, c’est de ne pouvoir passer mes jours auprès de toi. Ici, mon cher, dans l’espace de plus de trois ans, je n’ai pu encore me faire un ami ; au fond, je crois que les seuls vrais amis, les seuls amis de cœur, sont les amis d’enfance, les amis du collége. L’amitié de ceux-là est éternelle, parce qu’elle est sincère et désintéressée. Depuis plusieurs mois, je vis dans un isolement complet. Le moindre rapport avec la société, vois-tu, m’entraînerait à quelque dépense au-dessus de mes moyens. Je vais régulièrement chaque jour de ma pension à mon bureau, puis de mon bureau à ma pension. C’est ici que je passe généralement mes soirées en compagnie de quelques auteurs favoris que je prends dans la bibliothèque de mon patron. La maîtresse