Ouvrir le menu principal

Page:Gérin-Lajoie - Jean Rivard, le défricheur, 1874.djvu/16

Cette page a été validée par deux contributeurs.
11
LE DÉFRICHEUR.

famille, à tenir les livres d’un marchand ou à faire quelque autre travail analogue ; mais cet avantage même, qui ne se rencontre que rarement, sera cause que vous négligerez vos études professionnelles. Vous savez le proverbe : on ne peut courir deux lièvres à la fois. J’ai connu des jeunes gens d’une grande activité d’esprit, pleins d’ardeur pour l’étude, qui se seraient probablement distingués au barreau, s’ils avaient pu faire une cléricature régulière, mais qui, obligés pour vivre, de se faire copistes, instituteurs, traducteurs, ou d’écrire pour les gazettes, ne purent acquérir une connaissance suffisante de la procédure et de la pratique, et durent se résigner bon gré mal gré à tenter fortune ailleurs. Car, sachez-le bien, mon ami, aucun état ne demande un apprentissage plus sérieux, plus consciencieux.

« Or, la somme nécessaire à la pension et à l’entretien d’un étudiant pendant quatre ou cinq années de cléricature, celle encore plus considérable qu’il doit consacrer à l’acquisition de livres, à l’ameublement de son bureau, et à attendre patiemment la clientèle tant désirée, tout cela réuni forme un petit capital qui, appliqué à quelque utile industrie, peut assurer l’avenir d’un jeune homme. »

Le pauvre Jean Rivard, qui songeait à ses cinquante louis, se sentit intérieurement ébranlé et fut sur le point de déclarer aussitôt qu’il renonçait à son projet ; mais monsieur le curé continua :

— « Puis, mon ami, comptez-vous pour rien tous les tourmems d’esprit inséparables de cette existence précaire ? Comptez-vous pour rien la privation des plaisirs du cœur, des jouissances de la vie de famille pendant les plus belles années de votre séjour sur la