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Page:Gérin-Lajoie - Jean Rivard, le défricheur, 1874.djvu/132

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LE DÉFRICHEUR

taches qui ne trouvaient pas les contredanses assez émouvantes.

« Heureusement que dans ces grands bals les danseurs ne manquent pas et qu’on peut sans être remarqué jouer le rôle de spectateur ; car à mon grand regret je ne sais pas encore danser. À dire le vrai, je ne pouvais guère contribuer à l’amusement de la soirée ; je ne puis même pas m’habituer à ce qu’on appelle l’exercice de la galanterie. En causant avec des dames, même avec des jeunes filles de dix-huit, vingt, vingt-cinq ans, j’ai la manie de leur parler comme on parle à des personnes raisonnables, tandis que le bon goût exige qu’on leur parle à peu près comme à des enfants, et qu’on se creuse le cerveau pendant une heure, s’il le faut, pourvu qu’on en fasse sortir une parole aimable ou flatteuse.

« En général il est bien connu que ces grands bals sont beaucoup moins amusants que les petites soirées intimes, et je te dirai en confidence que le bal de Madame DuMoulin ne me paraît pas avoir fait exception à la règle. Sur cent-cinquante à deux cents invités, à peine paraissait-il s’en trouver cinq ou six qui fussent sur un pied d’intimité ; un bon nombre semblaient se rencontrer là pour la première fois. Je remarquai que plusieurs dames passèrent toute la nuit assises à la même place, sans dire un mot à personne, ou comme on dit maintenant, à faire tapisserie. Quelques-unes, il est vrai, préféraient peut-être rester ainsi dans leur glorieux isolement que de se trouver en tête-à-tête avec un marchand, un étudiant ou un commis de bureau ; car il faut te dire, mon cher, qu’il existe dans la société de nos villes certains préjugés, certaines prétentions aristocrati-