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Page:Gérin-Lajoie - Jean Rivard, le défricheur, 1874.djvu/130

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LE DÉFRICHEUR

sous, mais aussi mon autre écu que j’avais dans ma poche. Je laissai presque aussitôt la salle du bazar pour retourner chez moi. Une fois dans la rue je repris un peu mon sang-froid, et me mis à songer à la phrase que m’avait adressée ma déesse :

« M. de Charmenil, j’en suis sûre, n’aime pas les tasses à thé (athées.)

« Je compris enfin le calembour. Mais, nouvelle perplexité : que voulait-elle dire ? Est-ce qu’elle m’aurait remarqué par hasard à l’église, et qu’elle faisait allusion à mes sentiments religieux ? Cette question m’intriguait beaucoup, et je passai plusieurs jours à la discuter avec moi-même. J’en serais encore peut-être à disséquer chaque mot de la phrase en question si un nouvel incident ne fût venu me faire oublier jusqu’à un certain point le premier. Imagine-toi qu’environ huit jours après le jour du bazar je reçus à ma maison de pension un petit billet ainsi conçut :

Madame Du Moulin prie M. de Charmenil de lui faire l’honneur de venir passer la soirée chez elle mardi le 10 courant.

« Cette invitation faillit me faire perdre la tête. Je fus tout le jour à me poser la question : irai-je ou n’irai je pas à ce bal ? Je ne dormis pas de la nuit suivante ; mais je me levai le matin bien décidé d’accepter l’invitation de Madame Du Moulin, et je répondis en conséquence. Croirais-tu que j’ai fait la folie de m’endetter d’une assez forte somme chez un tailleur pour pouvoir m’habiller convenablement ?

J’ai donc assisté à la soirée en question. C’était ce qu’on appelle un grand bal, le premier auquel j’aie assisté dans ma vie, et c’était hier au soir ; tu vois que je n’ai pas encore eu le temps d’en rien oublier.