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XIV

LE RÊVE DE L’AMANTE


 
J’ai rêvé que j’étais née à l’âge de pierre ;
Et j’étais tout debout dans un grand ravin creux,
Sans pouvoir remuer mes bras cadavéreux
Et sans pouvoir jamais abaisser ma paupière.

Rien ne pouvait troubler alors ma vie austère.
J’avais dans ma poitrine un grand cœur paresseux,
Indomptable, immobile et muet, comme ceux
Des roches dans la nuit sur le mont solitaire.

Les hommes tout autour de moi, contemplateurs
De ma beauté, trônaient sur d’immenses hauteurs
Et remplissaient de moi leurs âmes de statues.

Mais fixes, par-dessus leurs têtes abattues,
Mes yeux apercevaient déjà ton front futur,
Ô mon amant, dans un âge encore plus dur.