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pensez, Juliette ?… Si on demandait à nos parents respectifs la permission de rentrer dormir ?…

— Vous êtes fou ?

— Je suis extrêmement énervé, chère amie, vous devriez le remarquer, et m’épargner l’humiliation de m’en faire apercevoir. J’ai une envie terrible de m’en aller. Tous ces gens-là me dégoûtent. On pousse du pied des êtres qui s’embrassent avec tant de persistance qu’ils n’y font même plus attention. Et ceux qui dansent sont stupides. Juliette, je vais partir. Et comme je n’admets pas que vous restiez à vous amuser pendant que je m’ennuie, vous allez rentrer chez vous en même temps que moi chez moi.

— Il est impossible, mon cher Jacques, que vous n’ayez pas bu un peu de champagne…

— Pas une goutte, chère amie, je n’ai ni mangé, ni bu depuis… très longtemps.

— Eh bien ! venez avec moi au buffet… ou plutôt, non, car il est déjà minuit. Je vous offre à souper. On prépare les petites tables.

— Comment ! minuit ! Minuit !… mais c’est à onze heures et quart que je vous ai quittée, en vous demandant d’ailleurs une valse pour mon retour.

— Oui, je pense que vous êtes rentré chez vous changer de faux-col.

— Mais, non. Seulement, figurez-vous que le cabinet de toilette des Morille est un endroit extrêmement propice à la méditation. Je me suis assis devant un jeu de robinets de nickel, et j’ai pensé à la vie.

— Et, qu’est-ce que vous en pensez ?

— Ne m’en parlez pas, des choses carrément désobligeantes… Et vous, qu’avez-vous fait ?

— Moi ? je me suis amusée follement, à tel point que