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assez roué pour être toujours où je me trouve… Il est jeune, que c’en est effrayant… Je parais lui plaire… Allons, ma chère Anne, un bon mouvement !

Jacques pensait :

— Il faut que je remercie ma Destinée… Une fée vivante, une femme est venue que j’aime et qu’ici au-dessus d’une foule bruyante, seul avec elle, j’embrasse et câline. C’est un rêve que je fais réveillé… Mais non, rien ne s’évanouit. Ah ! Seigneur ! que vos desseins sur moi soient bénis, puisque vous leur donnez cette tournure !

Il disait :

— Anne, mon amour ! Et Anne disait :

— Mon fou !…

Ils s’embrassèrent encore, et Anne se souvint du but primitif de sa venue dans cette chambre vide :

— Je suis montée ici, dit-elle, parce que le volant de ma jupe était décousu.

— Dire que tu feras toujours semblant d’être une femme comme toutes les autres ! répondit Jacques avec extase. Tiens ! je vais m’amuser, moi-même, à prolonger ce malentendu…

Il avisa sur la toilette une bobine de fil qui traînait à côté d’une pelote d’aiguilles et, toujours à genoux, répara, tel un couturier expert, le dommage.

Quand ce fut terminé, Anne se leva.

— Non, dit-il, non, ne t’en vas pas.

— Il le faut, je ne peux pas rester trop longtemps absente.

— Écoute, écoute, mon aimée… Je te demande pardon, à toi qui es une créature de songe et de vision, si je te traite comme je traiterais une madame rencontrée… tu existes, c’est vrai, je l’ai bien vu, mais tu es un rêve… Et