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Jacques, immobile, s’inclina, et regarda sans pensée la foule obscure qui la lui déroba.


De cinq heures à six heures, complètement inconscient, il marcha, sans s’arrêter, droit devant lui, mais sans savoir où, de telle sorte qu’ayant fait cinquante fois le tour des mêmes pâtés de maisons il se retrouva devant les grands magasins de « Guerre et Paix ». Soudain, il se rappela qu’il avait à rentrer s’habiller, que son visage n’était pas encore rasé, et il trouva la vie très belle.

À six heures et demie, il était chez lui, occupé de sa toilette.

Tout lui semblait charmant, plein d’humour, de grâce, de comique délicat, et de bon goût. Ignorant la brièveté de cet instant incomparable qui suit la première rencontre, il le gaspillait en mille folies.

Avisant la tortue qui, joyeuse d’un bon repas, se promenait avec une fiévreuse lenteur, il la posa sur un guéridon, et la fit sa confidente :

— Regarde-moi, Jeannette, contemple un jeune homme heureux… Et ce n’est pas pour aller chez madame Morille que tu me vois cuirassé de ce blanc plastron et les pieds gainés dans ces beaux escarpins beurrés par la douce Eugénie, ta pourvoyeuse. Non, Jeannette, je me mets en habit de cérémonie pour célébrer une fête. J’honore, en la parant ainsi, la victime d’une destinée nouvelle, et qui m’est chère. Je suis amoureux, amoureux comme on l’est à vingt ans (j’en ai dix-neuf). Mon amie s’appelle Anne. Elle est si blonde et si belle que tu ne peux t’en faire aucune idée… Mais un jour, tu la verras, nous serons ensemble et tu te promèneras dans notre chambre. Jeannette, je veux que tu sois belle, toi aussi, ce soir. Je vais faire ta toilette.