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longue le faisait pareil à un conspirateur bonapartiste de 1820, son air de jeunesse naïve donnait un formel démenti à cette supposition. Il avait l’air de tout ce qu’on voudra, d’un camelot, d’un ouvrier inoccupé, d’un fou (encore qu’un je ne sais quoi d’ironique et d’affable dans ses manières révélât une éducation mondaine), mais certainement il ne rappelait en aucune façon « le monsieur qui suit les femmes » et il en suivait une, ce soir, pour la première fois de sa vie.

La dame blonde remonta la Cannebière jusqu’à la rue Saint-Ferréol, et la rue Saint-Ferréol jusqu’à la porte des grands magasins de « Guerre et Paix » où elle parut hésiter. Alors Jacques de Meillan, qui l’avait pas à pas suivie, se décida à l’aborder :

— Madame, lui dit-il, oubliant soudain les quatre où cinq types de phrases qu’il avait préparées et redevenu l’être primesautier que l’amour l’avait fait quelques instants auparavant. Madame, je ne puis plus ne pas vous parler.

La dame blonde se retourna, ses beaux yeux bleu-changeant agrandis d’inquiétude. Autour d’eux un peuple d’acheteurs, de passants, de flâneurs s’agitait dans une confusion brillante, au-dessous des lampes électriques qu’on venait d’allumer. Il se sentit inspecté des pieds à la tête et reprit, très énervé :

— Madame, c’est vrai, je suis tout à fait en négligé, ma barbe n’est pas faite, et ma redingote était à la mode il y a soixante-quinze ans, mais je ne pouvais pas prévoir que ce serait justement aujourd’hui, une des seules fois où il me soit arrivé de sortir sans avoir fait de toilette, que je vous rencontrerais chez Palanquin et Panka, le parfumeur. Ne faites pas attention à ces détails. Madame. Je vous ai aimée tout de suite (on ne commande pas