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que ça s’arrangeait bien mieux si la rencontre s’était passée dans le salon brillamment éclairé de Madame Morille, sur un divan, entre des palmes, aux sons d’une musique langoureusement conseillère. Que pouvait-il résulter de bon d’un coup de foudre aussi mal organisé ?

Mais Jacques ne perdit, pas de temps à se faire ces réflexions. S’il en perdit, ce ne fut que beaucoup plus tard, lorsqu’il se laissa vaincre par les molles avances de la méditation et de l’analyse. Transformé en homme d’action, il se leva, écarta d’un geste doux mais inexorable la demoiselle vendeuse qui s’avançait pour lui demander d’exprimer ses désirs et, sans pitié pour son étonnement, prit la porte, et suivit la dame blonde.

Le plus terrible dans un coup de foudre, c’est qu’on n’a pas tait de frais pour lui. On s’habille pour la promenade du matin, pour aller à la salle d’escrime, pour une excursion en automobile, pour le thé de cinq heures, pour un concert. Mais c’est toujours quand on a oublié de changer de manchettes et qu’on a enroulé à la hâte un cache-nez autour de son cou pour descendre incognito chercher deux sous de camphre chez le pharmacien qu’on est frappé. C’est ainsi.

Je crois vous avoir dit que Jacques était sommairement habillé mais non vous avoir fait comprendre à quel point, ni dans quel accoutrement il suivit, ce jour-là, son étoile.

Pensant raser les murs jusqu’au plus prochain coiffeur, il n’avait gardé que son vieux pantalon du matin et sa chemise de nuit sur laquelle une longue redingote boutonnée posait un masque de respectabilité, impénétrable mais inquiétant. Pour faux-col, il s’était contenté d’un foulard de soie mauve, maintenu par une épingle d’opale. Et il tenait une canne à la main. Ainsi conditionné, il ne ressemblait à personne, car si la redingote