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— Allons-nous en ! allons-nous en !

Et leur âme, dansant de délivrance, dans la chère prison de leur tête et de leur cœur, disait :

— Je m’en vais, je m’en vais, je ne sais pas où, mais hors du monde, là où il n’y a plus que sommeil, espaces infinis, clair de lune, et, loin des hommes enfin, de la place pour Psyché la douce, que l’on déteste ici, et que l’on offense, jusqu’au dégoût suprême. Merci à Dieu qui nous a donné les soirs du printemps, l’opium de Séléné, et une chère main fraternelle pour le courage de partir… La mer est au bout de cette promenade, elle vient mourir, diminuée, sur le sable et dans le silence. Nous entrerons dedans, pas à pas, jusqu’aux genoux, jusqu’au cœur, et quand notre tête seule sortira, émergeant sur l’immense blancheur de mercure, nous nous embrasserons comme ceux qu’on emmène pour toujours, et nous nous laisserons couler dans le pur et grand oubli, l’oubli…

Leur âme disait tout cela, parce qu’elle est éternelle, et qu’elle ne rêve que les mirages absolus et les évasions définitives, mais cette subtile partie de nous-mêmes qui n’est ni l’âme ni le corps, mais qui tire son sang et sa chair du désir désespéré de vivre, renaissait peu à peu avec le battement de leurs cœurs, au rythme de leur marche, et lorsqu’ils furent sur la plage, seuls devant le désert murmurant des vagues et dans l’inondation des blancheurs adorables de la lune, ils perdirent courage.

— Nous allions là ? dit Juliette tout haut, en désignant la mer.

Et un tremblement la parcourut tout entière.

— Oui, répondit Jacques, effrayé à son tour, c’est vrai.

— Et pourquoi ? reprit Juliette.

— Je ne sais pas, dit-il, haletant… Nous sommes fous.

— Mais non, moi je ne suis pas folle, dit Juliette. Je