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— Je renais, disait-il ; merci ! Quel remède souverain ! Sur les quinze francs du mandat-poste, il faudra en acheter encore, et aussi du laudanum pour les crises les plus aigües. Ah ! comme on est bien ! Ma jambe elle-même me soutient… Courons à la salle à manger pour y déguster cet excellent chocolat du soir dont je t’ai donné la recette et qui suffirait à lui seul à nous entretenir si nous étions, par un redoublement de calamités, privés de notre beefsteak matinal… Dieu merci ! en sachant répartir nos fonds, nous pouvons tenir quelques jours encore… Chut ! tais-toi maintenant et goûtons en silence cette crème épaisse. Que le Seigneur soit remercié pour ses dons ! Tant qu’il nous laissera celui-ci, ce sera signe qu’il ne nous abandonne pas…

Ah ! c’est qu’on peut tomber beaucoup plus bas, mon cher Jacques. Pense aux prisonniers, aux forçats, aux mendiants, aux populations des villes assiégées, aux naufragés, aux caravanes perdues dans le désert et aux ouvriers sans travail. Avoir une bonne chambre bien fermée, sans feu, il est vrai, mais tenable cependant à l’aide de tous nos pardessus, manger un repas composé d’un seul plat, mais de quel plat ! ah ! mon ami, mes lèvres en tremblent et mon palais en est ému de souvenir, entrevoir ensuite la perspective d’un lit d’où l’on pourra écouter toute la nuit le ronron du vent et la rage de l’averse, dont souffrent tellement les myriades d’animaux qui n’ont pas eu le temps de regagner leurs tanières !… avoir tout cela, et des livres quand on s’ennuie ! Et réduire ses désirs jusqu’à se contenter de l’immobilité philosophique !… Mais c’est une existence admirable. Et je ne te comprendrais pas si tu en désirais une autre. À mon âge, tu seras revenu de bien des choses.

— Ce que vous dites est très juste… mais, la menace de cet Espérandieu…